Yorhann et l’île aux promesses

23 ans et tellement à raconter. Yorhann  Ramonjiarivony c’est une vie de roman avec de l’aventure, des rebondissements, des drames et une jolie princesse. De Toulouse à Antananarivo, en passant par Aurillac et j’en passe. Formé au Stade Toulousain, cet international malgache a descendu les marches du rugby pro jusqu’à ferrailler en Fédérale 2, à Arpajon, en attendant mieux. Il ne connaîtra probablement jamais le TOP 14 alors qu’on lui promettait un avenir cinq étoiles. Si Hollywood cherche un biopic qui casserait les codes du genre, il sait où le trouver.

Ses parents viennent d’une île rouge et il a grandi dans le rose des briques de Toulouse. Malgache avec un léger accent français. Français avec un faciès malgache. Etre binational, c’est avoir deux histoires à raconter. Celle de ses ancêtres et celle à venir. L’histoire de ses parents trouve racine à plus de 8.000 kilomètres de la Garonne, dans la Grande Ile, ce fragment d’Afrique qui mène son propre flot depuis cent millions d’années. Arrivés sur l’île par vagues successives à partir du V° siècle, les Malgaches conservent de leur histoire migratoire des traits métissés d’Afrique et d’Indonésie et une langue polynésienne venue des confins du globe. Enfants d’une mer qui les effraie.

Importé au début du 20° siècle, le rugby n’était destiné qu’aux militaires français et à quelques colons. Aux vazha, aux blancs. Mais, fascinés par ce sport mystérieux rappelant le savika, un plaquer de zébu ancestral, des autochtones ont commencé à s’approcher des terrains. Très vite, ils ont créé la première équipe malgache, les fils du matin, car les joueurs s’entraînaient au lever du soleil. En 1913, les autochtones battent l’équipe militaire. Coup de tonnerre, l’Empire est pris à son propre jeu. Progressivement, le rugby devient relais du mouvement nationaliste. Les hautes castes des plateaux (les Merina) délaissent ce sport devenu trop populaire, les colons se retirent du championnat par peur du ridicule. L’administration coloniale panique, tente de museler la pratique d’un sport qui génère, grâce à des matchs à guichets fermés réunissant jusqu’à 10.000 supporters, une manne financière qui lui échappe. Las. Le niveau des rugbymen malgaches progresse à tel point que le PUC et l’Equipe de France viennent s’y casser les dents au début des années 50 (les Bleus ne gagneront que de deux petits points). Parallèlement, les revendications autonomistes s’accroissent malgré la sauvagerie de la répression coloniale, et on se prend à rêver. En 1957, lors d’une tournée aussi symbolique que sportive, une équipe de Madagascar qui ne dit pas son nom affronte à Jean Bouin le Racing Club de France. Au cours du match, un joueur perd la vie pour avoir tenté d’administrer une « torpille », un placage très en vogue qui consistait à se projeter, crâne en avant, sur le visage de l’adversaire. Pour tout le peuple malgache, le défunt devient le « vaillant kamikaze » tombé en territoire ennemi. Quelques mois plus tard, l’Indépendance est actée. Aucun sport dans l’Histoire n’a eu autant d’impact sur un mouvement de libération nationale que le rugby dans la Grande Ile.

Près de soixante ans après l’Indépendance, le rugby est toujours roi de Mada, loin devant la pétanque (vous avez bien lu) et le foot. Il s’agit même du seul pays du continent à l’avoir hissé au rang de sport national. Presque 50.000 licenciés, dont une majorité de femmes, s’écharpent chaque semaine sur les terrains boueux de l’île. C’est plus que l’Ecosse, les Samoa ou les Tonga, des habitués des coupes du Monde. Record mondial, la capitale Antananarivo, ou Tana, concentre 250 clubs de rugby à 15. A l’intérieur du Gold Top 20, le championnat local, des équipes au nom bucolique entre sport soviétique (Union des sportifs de la santé publique), roman d’anticipation (3F5 Amboditsiry) et surnoms fleurant le temps béni des colonies (Savonneries tropicales). Assez proches des Fidjiens dans la manière d’appréhender la balle, les Malagasy, les Malgaches, créent dans le désordre et jouent comme si le match commençait à la 80°. « Des magiciens », pour Yorhann , élevé à la rigueur toulousaine.

Si l’engouement reste indemne, le niveau a dangereusement stagné depuis le départ des Français. On y pratique un rugby champagne de niveau universitaire sans grande cohérence tactique. A l’heure où les Sudafricains ont rappelé au monde que le rugby se jouait au plus costaud, les gabarits des joueurs malgaches semblent bloqués au siècle dernier. Le manque d’infrastructures et d’équipements n’a, quant à lui, certainement pas été résorbé.


Plus de la moitié des pratiquants seraient des filles !

Comment est-il possible de remplir un stade de 20.000 personnes sans générer assez de bénéfices pour pelouser le terrain ? Mystère. Pendant ce temps, les autres nations ont assimilé les exigences du haut niveau, ont pris des kilos, avalé des schémas tactiques. Le rugby a considérablement progressé au Maghreb et en Afrique de l’Est tandis que les Ouest-Africains promettent de s’y mettre. L’avenir du rugby malgache pourrait venir du 7, cette discipline, plus en adéquation avec leur style et leur morphologie, qui se développera à une vitesse exponentielle après les prochains Jeux Olympiques. Sur le plan des résultats, il y a bien eu des coups d’éclats comme la victoire en Coupe d’Afrique face à la Namibie en 2012 (57-54) mais aucune continuité. S’il y avait un Racing-Madagascar aujourd’hui à la U-Arena, je ne donne pas cher de la peau des Makis, du nom de l’équipe nationale.

Les racines rugbystiques de Yorhann  remontent à son grand père, Eugene Imboarimanana, alias « L’Avant-Bras ». Car, arrivé à quelques mètres de l’en-but, il parvenait à allonger son bras on ne sait comment pour aplatir l’essai. Il aurait pu jouer à Clermont ou La Voulte, équipes qu’il avait affrontées lors d’une tournée en France dans les années 70. Avec une famille au pays, pas question de partir tenter sa chance comme ça. Alors, il a mené sa barque au 3FB, le fameux club du ministère de la Santé, dont il a été un des membres fondateurs. Sa nomination quelques années plus tard au titre de l’ordre du mérite, seul rugbyman à jouir d’une telle reconnaissance, vaut de longues palabres.

Comme pour toute histoire d’amour, entre Yorhann  Ramonjiarivony et la sélection malgache, ça a commencé par un non. Né en France, membre du centre de formation du Stade Toulousain, c’est logiquement vers le coq qu’il se tournait. Entre temps, le temps a passé, et il a réalisé que la concurrence à Toulouse, et en équipe de France, et que son grand-père, et que la vie était courte. Alors, oui ! Le 5 juillet 2017, il honore sa première sélection pour un match contre le Maroc en vue de la coupe du monde au Japon. Quand l’hymne des Makis retentit, quelle émotion, quelle fierté. Va-waka Malagasy, fier d’être Malgache. Pas binational ou d’origine malgache. Malgache.

Haka version maki

Rien n’est comparable à la fièvre des compétitions internationales, même pour un match de Coupe d’Afrique. Il y a toujours un avant-goût de guerre quand on joue sous un drapeau. L’adrénaline a une autre odeur, la descente du car est immensément plus longue, a fortiori si l’opposition se déroule à domicile, au stade des Makis. L’enceinte tombe en ruine, la pelouse est un bel euphémisme mais la ferveur des 20.000 fous-dingues de supporters surpasse tous les matchs du Stade de France. Si je ne m’abuse, Yorhann  n’est-il pas le premier Français à faire un haka lors d’une compétition officielle ? Car, les Malgaches ont leur propre haka depuis vingt ans. S’il paraît moins crédible que le Kapa o pongo ou le Kamate des All Blacks, leurs cousins polynésiens, il inspire néanmoins le respect chez l’adversaire.

Prétendre que tout a été simple dans son intégration serait mentir. Arriver dans un groupe avec l’étiquette de binational, surtout quand on est le premier à tenter le pari, n’a rien d’évident. Au sein de l’équipe des Makis, les « expatriés » forment un groupe homogène. Pas la même trajectoire, pas le même mode de vie que leurs copains locaux. Et quand la fédé paye le billet aller-retour à ses internationaux jouant en France alors que les primes de match plafonnent à 50 euros, on peut aisément comprendre l’incompréhension de certains. Fort de cinq sélections, il jouera contre la Namibie en juin si tout se passe bien. Et tentera de qualifier son pays pour la prochaine coupe du monde. En France. Pour ça, il faudra remporter le tournoi B de la Coupe d’Afrique, traverser un pont suspendu surplombant un bassin d’alligators, résoudre l’énigme du sphinx, remporter le tournoi A et enfin affronter les Samoa ou le Tonga en barrages. Mieux vaut croire en dieu.

Ça, c’était pour le Yorhann malgache. Il y a aussi l’autre Yorhann, le Toulousain qui, poussé par sa mère et sûr de son potentiel, a gravi les échelons de l’école de rugby du Stade Toulousain. Malheureusement, la génération 96 à laquelle il faisait partie n’avait pas le talent de la précédente (celle des Ramos, Bonneval, Marchand), ni de la suivante (Maka, Tolofua, Verhaeghe). Comme trois quarts des joueurs de sa promotion espoirs, il n’a pas intégré l’équipe fanion. Considérant que les autres clubs du championnat n’ont ni le vivier du Stade Toulousain, ni sa culture club qui privilégie la formation aux transferts, ça donne une idée du nombre de jeunes restés sur le carreau.

Adolescent, Yorhann  Ramonjiarivony était pourtant l’un des meilleurs, au point d’en attraper une pathologie assez répandue dans le milieu qu’on appelle le boulard. « Les gens me badaient », dit-il. Non qu’il faille empêcher les gamins de rêver, ce serait cruel et criminel. Mais, il est scientifiquement impossible de savoir si un adolescent 14 ans deviendra pro ! A ce stade, il y a trop d’inconnues, à commencer par le développement physiologique. Sans parler des blessures qui ne brisent pas que les os, de la marge de progression encore énorme, de l’équilibre psychologique ou de l’entourage. Par ailleurs, le prix à payer pour le très haut niveau est lourd, trop pour certains. Depuis ses 17 ans, Yorhann  n’a jamais pris de vacances d’été. Pas de Tomorrowland ou d’Electrobeach music festival avec les potes, pas de fêtes de village. Pas non plus de farniente en Espagne ou en Croatie avec sa copine. L’été, c’est préparation, crampons. Sueur et sang. Ne lui parlez pas de regrets, « le rugby m’a donné la vie que je voulais ».

Malgré son échec dans le club le plus titré de France, il lui reste des souvenirs magnifiques. Son premier tournoi gagné à sept ans, c’était à Paris. Il y a aussi son titre de champion de France cadet Alamercery en 2013, comme quoi, leur génération a aussi rempli l’armoire à trophées. Enfin, en 2015, une montée avec l’équipe pro pour une semaine d’entrainements et une feuille de match comme 24° homme.

Toi et Louis

En mars 2016, l’entraîneur du Stade aurillacois le contacte. Barré au poste de pilier gauche à Toulouse, il se laisse séduire par son discours ambitieux. En mai, il signe un contrat espoirs avec le club cantalou qui manque à la fin de la saison de se qualifier en TOP 14. Les choses s’annoncent plutôt pas mal. Au cours de l’été, il quitte Toulouse, sa ville de naissance, son club de cœur. Fin des journées différentes chaque jour, du mouvement perpétuel. Bienvenue à Aurillac, capitale du parapluie. Aurillac, deux minutes d’arrêt. Yorhann  passe difficilement du confort toulousain, hammams, kinés à foison, salles de muscu dernier cri, à ce petit club de Pro D2 où il faut soi-même se prendre en main. Anecdote révélatrice de ce décalage : les espoirs doivent manger au CROUS s’ils ne veulent pas taper dans leur maigre solde. D’un œil extérieur comme le mien, il semble invraisemblable que des clubs professionnels n’aient pas les moyens de fournir une alimentation variée, équilibrée et surtout adaptée à leurs plus jeunes joueurs. Qu’ils demandent à des bestiaux de 120 kilos d’avoir le même appétit qu’une étudiante en psycho. De se goinfrer d’OGM et de plats réchauffés, trop salés, trop dégueu, tout au long de l’année.

Coupé de son cocon, il vrille, parle sans détour (comme toujours chez lui), de mal-être puis de dépression.

Et le terrain suit la même courbe négative. Le Franco-Malgache reste bloqué avec les espoirs sans réellement se donner les moyens de monter en équipe première. Heureusement, par une après-midi brumeuse, il bouscule la belle Frédérique qui se rendait au puits. Il lui demande pardon et l’aide à ramasser son panier en osier quand leurs yeux se croisent. Pardon, humour de parisien. Ils se rencontrent banalement autour d’un verre entre amis. C’est aussi à Aurillac qu’il fait la deuxième rencontre la plus importante de sa vie. Celle de Louis, qui deviendra son meilleur ami. Partenaire chez les espoirs d’Aurillac, passé par le centre de formation de Montpellier . Un métis, de père polonais et de mère ivoirienne (je n’ose imaginer les repas de famille), souriant et ouvert. En plus du métissage, d’un patronyme imprononçable et de leur solitude dans cette petite ville d’Auvergne, ils se trouvent un taquet de points communs. Passionnés de bouffe, Yorhann  se rappelle comme d’hier de la semaine où ils se sont livrés à une compétition culinaire façon Dîner presque parfait. Quand son tour arrive, Louis concocte des sushis et un généreux mafé en plat de résistance. L’histoire ne dit pas si pour la touche paternelle, l’hôte a arrosé le repas de vodka.

Fin de saison 2018, le Toulousain signe pour Rodez, plus bas géographiquement et sportivement. Aveyron et Fédérale 1. Il y fait plus doux qu’à Aurillac et ça rapproche de Toulouse. Un deuxième départ. Le 10 août 2018, sur un air de ne partons pas fâchés, il affronte avec son nouveau club le Stade aurillacois en amical. A Aurillac. Sa copine, Frédérique, est dans les tribunes pour le voir jouer, bien entendu, mais aussi pour faire la rencontre de Louis qu’elle n’avait jamais vu et qui était titulaire dans l’équipe adverse. On joue la seconde période et Louis reçoit un bon caramel. Viril et correct. De suite, Yorhann  va le voir. Ça va ? T’es ok ? Ouais, juste le souffle coupé, ça va. Par précaution, le trois-quarts centre d’Aurillac sort du terrain encadré de soigneurs. Mais à la fin de la partie, agitation, pompiers, quelque chose s’est passé. Yorhann  panique et tombe sur la copine de Louis, noyée de larmes. Entre deux sanglots, elle dit que c’est grave. Comment ça ? Un arrêt cardiaque, puis deux autres. Se réveille toujours pas. Le pilier de Rodez débarque dans les vestiaires quand les soigneurs tentent un massage cardiaque sur son ami. Il ne se réveille toujours pas. Les minutes défilent, au moins quarante-cinq. Le temps se suspend au-dessus des vestiaires. Le miracle n’arrive pas. Les médecins déclarent qu’il ne se réveillera plus. Yorhann  le débranche, lui enlève ses électrodes. La police fait alors son apparition dans ce cauchemar. Ils disent d’un ton clinique qu’il faut à présent le laisser, que son corps appartient à la justice. Il s’appelait Louis Fajfrowski et il avait 20 ans.

Fort logiquement, le monde du rugby y va de ses tweets de circonstances et les instances nationales de « plus jamais ça ». Trois mois plus tard, le parquet d’Aurillac conclut à une mort accidentelle. Un événement malheureux dont la faute n’est imputable à personne. Or, l’autopsie fait état d’une « commotion cardiaque létale sur un cœur pathologique ». Version corroborée par un dirigeant du Stade aurillacois : « le gosse avait un suivi médical assez costaud », « des choses ont peut-être échappé aux médecins ». Donc, si un rugbyman de 21 ans qui avait été diagnostiqué par le club comme cardiaque meurt à la suite d’un placage à mi-hauteur, c’est un accident ? Moi j’y comprends rien. Ou je préfère pas. Prions juste pour qu’aucun joueur « au suivi médical costaud » ne foule actuellement les pelouses de nos championnats. Que les choses soient claires : la responsabilité n’est pas celle des rugbymen, ce sont des gladiateurs, pas des footballeuses, et l’arène, leur raison de vivre.

Depuis, Yorhann  a peur. La vraie peur, celle qui vire au bleu. Ça doit être encore pire pour sa copine qui a assisté presque en direct à la mort de Louis. Impossible pour elle d’entendre que tout ira bien quand il charge son sac de sport dans la voiture. Après un tel drame, on apprend à relativiser. « Le plus important pour moi, c’est de rester en vie et de pouvoir jouer avec mes enfants », philosophe-t-il en vieux sage.

Il met du temps à reprendre, pense à tout arrêter. Vivre dans un roman est parfois trop lourd à porter. Mais sans le rugby, jamais il n’aurait rencontré Louis. Alors, il lui fait la promesse de continuer et de se battre. Si le début de saison à Rodez est compliqué, il reprend confiance en cours d’année, soutenu et compris par ses entraîneurs. Il s’accroche et commence enfin à enchaîner les matchs dans l’équipe première. Seulement, le ciel s’acharne. A cause d’une gestion financière catastrophique, le Stade Rodez Aveyron se voit rétrograder en Fédérale 3 avant d’être placé en liquidation judiciaire le 1er juillet dernier. Alors que Yorhann  venait enfin de se lancer, d’avoir sa chance et que son club aux moyens limités avait tout donné sur le pré pour se maintenir en Fédérale 1… A cette période de l’année et au vu de la saison qu’il venait de traverser, il n’aurait jamais pu engager de vraies négociations avec un club professionnel.

Filiation

Donc, Arpajon en Fédérale 2, à côté d’Aurillac où vit toujours sa copine. Là où il retrouvera ses jambes de quinze ans et marchera sur les adversaires. Enchaînera, plaquera. La suite ? En janvier, il ira loucher vers l’échelon supérieur. Fédérale 1 si tout se passe bien. Puis, dans quelques mois, quelques années, pourquoi pas un peu plus haut ? Il n’a que 23 ans, l’avenir est encore à lui.

Sa carrière internationale, elle, continuera son cours. Son jeune frère Andyann pourrait le rejoindre dans cette drôle d’épopée. Sélectionné en bleu chez les jeunes et actuellement espoir à Colomiers après avoir, comme son aîné, été formé au Stade (Toulousain). Troisième ligne reconverti au talon, il patiente encore pour faire son choix. Entre la concurrence au poste de talonneur en équipe de France, la possibilité de jouer aux côtés de son frère et surtout, surtout, la cohérence de ce récit, il choisira le rouge et le vert de Mada. Lors de son premier hymne, il pleurera comme un Argentin, encadré par Yorhann , son frère, son modèle. Les journalistes de l’île se passionneront pour l’histoire incroyable de ces deux frères venus de l’autre hémisphère pour défendre la patrie. Des tirailleurs à l’envers.

Ils auront également les honneurs de nos médias, après tout, ce sont aussi des p’tits gars d’chez nous. Quand les binationaux sont performants dans un domaine, sport, musique, n’importe, chaque pays revendique une part de gloire. A l’inverse…

L’avantage du rugby malgache, c’est que tout reste à faire. Toutefois, sans argent, point de salut. Or, il n’y a d’argent que dans les poches des grandes compagnies internationales qui s’implantent à la sauvage et sucent le sang de cette île rouge. Il suffirait d’un zeste de volonté politique ou de pression populaire pour que ces groupes mettent vraiment la main à la poche. Naming, sponsor maillot, don totalement désintéressé, mais qu’ils redistribuent enfin. Les rugbymen doivent pouvoir s’entraîner dans des conditions dignes afin d’intégrer l’idée qu’ils ont le potentiel pour participer à une coupe du monde. Pas la prochaine, mais celles d’après. Les Malgaches du continent qui connaissent autant les exigences du top niveau que sa part d’ombre guideraient à la perfection la transition de leurs partenaires vers le professionnalisme. Car les mentalités évoluent vis-à-vis de ces Malgaches d’outre-mer puisque les footeux ont décidé eux aussi de faire appel à des binationaux (dont certains au sens très large). D’autres expatriés n’ayant quitté aucune patrie seront découverts dans les années à venir par la Fédération et une émulation naîtra au sein du groupe. Ils s’impliqueront de plus en plus et deviendront logiquement les stars de l’équipe, Makis à part entière.

L’engagement de Yorhann  Ramonjiarivony envers son île ne s’arrêtera pas au sport. Il a constaté le gouffre qui séparait les expatriés des locaux. Pour commencer, l’aspect physique. Les stigmates de la malnutrition infantile s’estompent très difficilement avec le temps, sauf avec une amélioration significative des conditions de vie à l’adolescence. Or, pour beaucoup de Makis, la viande (des morceaux de zébu filandreux) c’est le dimanche après la messe et le reste de la semaine, du riz de mauvaise qualité et quelques légumes bouillis. Dans ces conditions, il serait injuste de leur reprocher de ne pas s’étoffer à la salle pour rivaliser avec les expatriés qui sont, de loin les plus lourds du squad. Pères dès la vingtaine (la capote ? hein quoi ? connais pas), ils reproduisent le schéma de résilience qu’ils ont connu enfant. Tout aussi symptomatique, il arrive fréquemment que les internationaux du championnat domestique s’entraînent un semaine d’affilée avec seulement trois tenues différentes. Heureusement que les expatriés arrivent aux regroupements les valises pleines ! Gouffre physique, économique mais surtout culturel puisque beaucoup sont encore analphabètes. Va signer un contrat avec un tel handicap !

Un jour, bientôt, Yorhann  montera une association pour que plus un seul joueur du Gold TOP 20 ne reste dans l’ignorance. Qu’ils sachent, au moins, lire, écrire, compter. Son projet s’étendra ensuite à tous les licenciés de Tana. Un rêve insensé auquel j’aimerais participer. Si j’obtiens suffisamment de témoignages comme le sien pour en faire un livre, je m’engage à reverser à cette asso 1 euro pour chaque exemplaire acheté. Noté Yorhann ?

L’après carrière, il y pense, surtout qu’il n’a jamais pu mettre de côté. Le Toulousain multipliera ses séjours à Mada voire s’installera un temps avec femme et enfants pour une vie de pacha. Entraîneur, dirigeant, sélectionneur ? Ça aurait de la gueule. S’il reste en France et que le rugby sort de sa vie, il ramènera des cocotiers sur nos pavés en ouvrant un food-truck de spécialités malgaches. La cuisine, sa seconde passion. Yorhann  aux manettes, un pote au service, sinon l’inverse, il offrira à des queues de curieux du ravitoto, de la poitrine de porc mijotée dans des feuilles de manioc, de l’huile, de l’ail et du gingembre ou du romazava, de la viande cuite dans un bouillon d’herbes. Pour s’adapter à la demande, il fusionnera quelques plats avec de la cuisine japonaise, hawaïenne. Entre deux commandes, il aura l’occasion de parler ballon avec les clients. Oui, j’ai joué au rugby. Bien sûr, c’est même le sport national, on a 250 équipes dans la capitale. D’un grand éclat de rire, Yorhann  leur montrera les photos au fond du camion sur lesquelles lui et son frère chantent l’hymne national, le Ry Tanindrazanay malala ô, à plein poumons. L’autre où il fonce tête baissée dans le buffet d’Eben Etzebeth pour ce qui restera le plus beau presque-exploit du rugby malgache. Sans oublier la grande photo où il apparaîtra tout sourire avec Louis, lunettes et casquette. Face au succès, le camion se transformera en restaurant à Toulouse puis à Aurillac et Paris. C’est d’ailleurs dans la franchise parisienne que l’équipe malgache s’arrêtera lors de sa première tournée européenne depuis l’Indépendance. Barbarians, XV de France, Ecosse. Nul ne pourra ignorer qu’au bout de l’Océan Indien, une terre vibre pour le rugby et les exploits de ses Makis.

JS

Benjamin Lapeyre

Figure bien connue du TOP 14 depuis plus de dix ans, et presque autant de clubs, Benjamin Lapeyre est à première vue un baroudeur du rugby cé-fran comme il y en a tant. Accent du sud-ouest, beau gosse et discret. Mais si on se donne la peine d’aller plus loin, on découvre un être à part. Attachant, très rugby d’avant. Parlez-en à ses partenaires ou aux supporters pour qui il était très souvent le chouchou de l’équipe. Ils vous répondront gentillesse avant tout le reste. Humilité aussi. Qui a joué avec les plus grands sans jamais se prendre pour un autre quand tant d’autres n’étaient personne et se prétendaient géants. Qui a connu un nombre incalculable d’embûches mais qui s’est toujours relevé, sans chercher de coupable. Ils vous raconteront des anecdotes de fond de bus, d’autres sur sa passion inchangée malgré les années. Mais ils ne vous auront pas tout dit.

Niveau ovale, on fait pas plus enfant de la balle que toi, Benjamin. Car la transmission remonte à très loin. A 1924, plus exactement. En plein noir et blanc. Le Castres Olympique en détient une preuve, une de ses plus vielles photos d’archives d’ailleurs. Sur cette photo, on peut imaginer (car je l’ai pas vue pour être honnête) l’arrière-grand-père Lapeyre, Pierre, moustaches affirmées et maillot en coton trop large. Ensuite, il y a Christian et Yves, tes oncles, deux générations après. Le premier, demi de mêlée, le second, dirigeant après avoir joué au CO mais aussi à Toulon. Un marin, voyageur au long cours. On descend encore l’arbre généalogique et on y trouve ton père, Roger, quincailler de métier et troisième ligne de devoir. Epoque « rugby cassoulet » selon ses dires, quand on bossait la semaine et qu’on s’envoyait le week-end sur les terrains. Lors de sa première saison en 1980, il a sauvé le club, le CO il s’entend, de la relégation et neuf ans plus tard remporté le titre de champion du groupe B, l’équivalent de la Pro D2. Blessé lors de la fameuse finale de 1993 qui a terrassé les Mammouths de Grenoble comme un astéroïde, il était assis en tribunes, comme toi et le reste de la famille. Tu avais six ans et tu en conserves tout plein de beaux souvenirs, c’était la fête et ça a chanté jusqu’à tard. Dans la famille CO, je demande ta mère, Christine, employée du club pendant des années. Speakerine, en charge des relations avec l’équipementier ou des équipes jeunes, elle a jonglé avec les casquettes. Enfin, ton frère Jean-Baptiste, de cinq ans ton cadet, qui a quitté le centre de formation pour tenter sa chance plus bas, Lourdes, Graulhet puis Revel.

            Drôle comme ton parcours a pris un peu de chacun. De ton frère, le départ du club au niveau des espoirs, de ta mère le côté touche-à-tout, de ton père une accession en première division, une finale en tribunes et une absence de sélection pour l’équipe de France, de ton oncle Yves un passage à Toulon. Comme si tu étais un résumé du destin familial.

Même si tes parents ne t’ont jamais mis la pression, difficile d’échapper à l’addiction familiale. Inscription à l’école de rugby du CO à 4 ans, progression naturelle, année après année. Les matchs à Pierre Antoine pour supporter ton père le week-end, les entraînements avec les copains en semaine. Autres temps autres mœurs, à cette époque le rugby n’était qu’un jeu, pas un plan de carrière avec agent et contrats à parapher en quinze exemplaires. Même à Castres, bastion d’ovalie. Pour preuve : quand la maîtresse t’a affirmé que, non, on ne pouvait pas faire rugbyman comme métier. Militaire, huissier, oui, mais pas rugbyman. Né en 86 (très grand cru) tu as fait partie de la dernière vague de gamins uniquement guidés par la passion. Désormais, les minots surveillent ce qu’ils mangent, ce qu’ils boivent. Talentueux et patient, tu as gravi une à une les marches du haut niveau jusqu’à ton premier match avec l’équipe première. C’était en 2007, année chabalistique où un grand barbu a fait connaître ce sport aux ménagères de moins de cinquante ans.

            Pas désiré à Castres, il y a eu un départ pour Albi l’année suivante, Pro D2 puis TOP 14, il y a eu Toulon, le Racing, La Rochelle, Brive, un coup de Pro D2 avec Béziers, de joker coupe du monde avec Castres. Puis maintenant, l’attente d’un contrat pour prolonger le plaisir. Ça en fait des cartons à remplir et vider, des nouvelles combinaisons à assimiler ! Treize ans de professionnalisme, notamment chez des cadors du Top 14 mais tu ne comptes aucune sélection. Rien de déshonorant, bien sûr, des types comme Jérémy Sinzelle ou Gaëtan Germain n’en ont pas non plus malgré la continuité dans les performances. Pas qu’une question de talent puisque d’autres ont été capés avec moins de mérite. J’explique, et ça ne tient qu’à moi, cette absence de coq sur la poitrine par plusieurs facteurs.

Benjamin version Galactiques

Au tournant des années 2010, le rugby français marchait sur la tête. La politique des clubs se résumait à une course aux étoiles, et tant qu’à faire, étrangères. Il fallait des stars et encore des stars pour blinder les stades, vendre des maillots, des loges, appâter le sponsor, faire rêver les gosses, élargir son public et, éventuellement, gagner les matchs. Des stars au top de la pop, des stars en pré-retraite, des stars sur une jambe (sait-on jamais, s’ils retrouvaient la deuxième sur le terrain…), mais de la star à foison. Pour les dirigeants, un joueur français n’avait d’intérêt que s’il était installé de longue date dans le championnat, international ou très jeune et à fort potentiel. Alors, débarquer d’Albi à 25 balais dans le club le plus ambitieux de la décennie, c’était pas gagné. D’autant que l’image du gentil garçon réservé te collait à la peau. Celle du p’tit gars sympa avec sa coupe de surfeur. Pas le genre à déclarer le torse bombé ne vivre que pour l’en-but adverse. Un type bonnard, pas bling-bling ni Baby Black, plus belotte dans le car et sourires aux supporters. Or, s’attarder auprès des fans qui se pèlent depuis une heure pour un selfie, car « il faut bien renvoyer tout ce qu’on reçoit », pèse beaucoup moins au moment de signer un contrat qu’une hyperactivité sur les réseaux sociaux ou dans les pubs. Et qui dit beau contrat dit plus grande pression sur l’entraineur, quel qu’il soit, pour rentabiliser le salaire. Sporent, la boîte de comm’ que tu as montée pour accompagner les rugbymen dans la gestion de leur image, leurs rapports aux partenaires, en voilà une chouette idée ! Dans un monde idéal, tous les joueurs seraient au même niveau en comm’, pour que seul le terrain les départage.

            Manque de pot, ton image de mec discret collait avec ton profil, lui non plus pas dans le vent. Dans un rugby youtubisé, il ne sert à rien pour un arrière/ailier d’être trop complet : bon en attaque, sous les ballons hauts, en défense, au pied. Le veau d’or célèbre les « bulldozers », les « funambules », jamais loin, d’ailleurs, du stéréotype racial. A quoi bon faire un boulot propre tout au long du match quand les médias ne retiendront que l’action de l’autre ailier qui a mis sur le cul six défenseurs ? Les Gif se foutent bien que ce même joueur ait perdu trois ballons au contact et coûté à lui seul un essai. La culture du buzz. As-tu seulement eu ta chance avec Toulon, le Racing et la Rochelle ? La chance qui a été donnée à des joueurs comme Palisson, Hernandez ou Murimurivalu de pouvoir passer à côté d’un match mais d’être alignés au suivant et systématiquement durant les rencontres à enjeu. Plus vendeurs, plus international pour attirer les caméras de Canal. Sportivement, tu n’étais pourtant pas si loin d’eux. Courant après le temps de jeu, tu as trop bourlingué pour t’inscrire dans la continuité. Le mieux, selon toi, aurait été deux ou trois clubs, mais tu n’as pas eu le choix si tu voulais toucher du ballon.

On peut dissocier ta carrière en deux blocs : Albi, Brive et Béziers ou tu as enquillé les feuilles de matchs et le reste. D’autant plus rageant que c’est dans les clubs où tu as moins joué que tu étais en âge de postuler pour le bleu de France. Petite analyse de comptoir, il semble que le vrai Benjamin Lapeyre se soit retrouvé à Brive. Dans cette deuxième partie de carrière, on te sent plus racé, plus puissant. Un Benjamin Lapeyre bad cop. Cartons jaunes et boule à zéro. Plus bosseur que durant tes jeunes années, plus à cheval sur la préparation physique, l’alimentation. « On s’entraîne mieux vieux, on se repose moins sur ses acquis ».  Mais pas facile de faire pencher la balance du destin à trente ans au compteur quand on joue pour Brive puis que la deuxième saison c’est la relégation et que les transactions capotent. Alors, tu as rejoint Béziers un peu en catastrophe. Puis un contrat de joker coupe du monde avec Castres et depuis mi-novembre tu es à la recherche d’un club. Parce que le rugby tourne pas rond, qu’on n’est pas encore sorti du tout-étoiles. Qu’on s’en branle du long-terme et que l’amour du maillot c’est bien beau mais ça rassure pas les actionnaires. Qu’on fait venir des types des quatre coins de la planète dès qu’un joueur a un ongle cassé pendant que des mecs qui ont donné leurs lettres de noblesses au ballon ovale attendent le dégel pour qu’on daigne les appeler. Et merde !

Positif par nature, tu retiens le meilleur de chacune de ces expériences. A Castres, version 1.0 : le plaisir partagé avec les copains, chez toi, dans le club familial. A Albi : le goût du terrain, la confiance des entraîneurs. Deux saisons pleines, une montée à la fougue avec une bonne bande de mecs. A Toulon : avoir côtoyé ce qu’il se fait de mieux sur la planète, Giteau, l’instinct, l’aisance animale, Wilkinson, le travail, l’abnégation, le travail encore. Ta fille, Anna, le plus important, qui est née sur les bords de la rade. Au Racing : de grands noms aussi, les Dimitri et consorts, les matchs amicaux à Hong Kong pour un avant-goût de 7, de folie au lointain. A La Rochelle : un bon groupe, des mecs sympas. Puis son public de passionnés qui a fêté en octobre son cinquantième match à guichets fermés. A Brive : tes deux saisons sportives les plus abouties, avec à chaque fois une quinzaine de titularisations. Notamment la première où vous ratez de peu les play-offs. A Béziers : avoir terminé tambour battant une saison mal engagée du fait d’une signature tardive. Et le stade de la Méditerranée, le club aux 11 Brennus, pas rien pour un passionné, surtout si son père y est né. A Castres version 2.0 : retourner là où tout a commencé. Même si pour dépanner, même si joker coupe du monde. Enfin, il s’agissait probablement du meilleur groupe sur le plan humain que tu as côtoyé. A ce propos, jamais tu ne dissocies sportif et humain, toi qui t’es toujours baladé, électron libre, entre les différents groupes au sein des équipes : îliens, latinos, français, jeunes français, anglo-saxons, Afrikaners etc.  Fédérateur serait le terme exact, électron-libre ça fait celui qui se fout de tout.

On attend ton prochain défi avec impatience, car quelque chose me dit que ce match de Challenge Cup dans un stade gallois aux lignes de foot mal effacées ne sera pas le dernier de ta carrière. La suite ? Une équipe américaine, le 7 ? Perso, j’ai hâte de savoir.

La tournée du patron

S’il fallait retirer une expérience, les Barbarians, sans hésitation. Cette équipe qui conjuguait le rugby à la passion lors de tournées en dehors du temps. Difficilement explicable aux néophytes, les Barbarians étaient une sélection nomade, sans stade, sans entraîneur ni joueur sous contrat, portée vers le grand large et la camaraderie et qui affrontaient des équipes nationales lors de tournées épiques. Barbarians, c’était surtout un état d’esprit et des joueurs qui partageaient ces valeurs. Quelque chose que le rationalisme pro ne comprenait pas. Un kiffe total. Avec ce maillot, tu as battu les Japonais et les Argentins, petite lueur dans les yeux : tous les internationaux français ne pourront pas en dire autant. Ces trois tournées chez les Barbarians ont systématiquement été couronnées de succès. 5 sélections, 6 essais, pardonnez du peu. Tu devais te sentir plus libéré, entouré de copains, l’odeur des vestiaires de ton enfance sans la pression abominable du haut niveau. Cet âge d’or est terminé puisque la fédé a décidé d’en faire la réserve de l’équipe de France. Fini, donc, le côté foutraque, tout pour l’attaque. Un des derniers bastions de l’amateurisme a cédé. Ce maillot, sûrement encadré près de la cheminée, n’en aura que plus de valeur.

Alors Benjamin, aucun regret ? Aucun. Si, un. Gros comme une défaite en finale. Celle de 2012 contre Toulouse avec le Toulon qui allait dominer l’Europe les trois années suivantes. La mode est à la crête du côté de la rade, toi aussi tu t’y es mis. 12-18, il vous faut un essai transformé pour faire basculer le match en votre faveur. Il reste moins de quatre minutes et vous poussez, les Toulousains, asphyxiés, reculent sous vos coups de boutoir. On sent que le KO peut arriver à tout instant. Touche dans les cinq mètres adverses, lancer RCT. Le ballon est capté dans les airs puis le maul s’effondre à quelques centimètres de l’en-but. Tillous-Borde écarte grand côté, l’essai semble proche. Wilkinson, Giteau, Giteau pour David Smith qui se trouve juste avant toi sur la ligne d’attaque. Ça aurait été à ton tour, qui sait, un crochet et tu offrais la victoire aux tiens, mais ton coéquipier échappe la balle de façon incompréhensible. Mêlée pour Toulouse. Rideau.

Le portrait ne serait pas complet si on n’évoquait pas ta maladie. La pelade qu’elle s’appelle, ta maladie. Tu m’en as parlé, j’ai pas tout saisi. Auto-immune, une cannibalisation de son système immunitaire à ce qu’il paraît. Rien de grave, jusque que ça fait perdre les cheveux, les poils avec stress. Et le sport de haut niveau ne se vit pas sans stress. Sans qu’ils se doutent de rien, les spectateurs ont vu ta chevelure mi-longue de surfeur se clairsemer étrangement, sur les côtes, la nuque. A cet âge, pas cool de perdre ses cheveux par grappes, surtout quand on les a toujours portés longs et blonds. Plus ça allait et plus c’était visible. 2012, à l’ère des réseaux sociaux, ça a commencé à cancaner. Un gros con qui se prétendait carte de presse s’est amusé de toi, parlant dans son papier du « moine-surfeur ». Dans les forums où la bêtise se mêle à l’anonymat, on a repris le jeu de mot. Agacé plus que blessé, tu as envoyé un communiqué de presse plein de second degré et d’autodérision pour parler de ta maladie. Ça a fermé le clapet de tous ces petits malins. Plus inattendu, des inconnus t’ont contacté via Facebook pour te remercier de leur avoir fait prendre conscience qu’ils n’étaient pas seuls. De quoi être sacrément fier ! J’dis ça j’dis rien, mais les assos de soutien aux personnes victimes de la pelade auraient bien besoin d’un parrain charismatique pour sensibiliser sur la question… Dès que tu auras terminé ta carrière, tu pourras te traiter à la cortisone, ce produit jugé dopant, et revoir ta crinière repousser, ta barbe se densifier. Quoi qu’il en soit, cette maladie aura fait la personne que tu es et on gardera l’image de tes coupes de cheveux complètement punks. En ça, tu resteras unique. Attachant.

Pour peu qu’on découvre l’homme derrière le numéro 15 (ou 11, ou 14), le mot passion saute aux yeux. Tu es un boulimique de passion, d’engagements. La raison pour laquelle tu as changé tant de fois d’horizons, c’est la passion du jeu. Tu as fait sauter ta dernière année de contrat avec Toulon (qui allait tout rafler l’année suivante, tout), avec le Racing (qui allait être champion l’année suivante). Le jeu plutôt que le contrat. La passion, toujours elle, qui t’a poussé à t’intéresser au bateau, à la moto, au poker, aux langues, à la plongée, au cinéma, au bricolage, à la chasse. Tellement, tellement qu’il « faudrait vraiment que je fasse une todo list quand j’aurais le temps ».

            A la fin de ta carrière, tu rempliras ta valise de maillots de bain et d’une partie de ta todo list. Si la curiosité te guide dans tout ce que tu entreprends, c’est le voyage qui condense le mieux ce sentiment. Ta fille par la main, tu partiras pour l’Australie, les Etats-Unis ou le Brésil. Un peu d’inconnu, d’aventure. Mieux : en Amérique centrale pour claquer une bise à Joe Van Niekerk, le légendaire capitaine de Toulon, reconverti maître yoga dans le vert de la jungle costaricienne. Peut-être que tu tomberas amoureux des lieux. T’installeras un an ou deux ou juste pour la saison. Tu découvriras la médecine par les plantes, tout un tas de remèdes traditionnels pour étoffer ta palette de curiosité. Barbotant sur une planche de surf avec ta fille à tes côtés, tu lui expliqueras la différence entre les teintes de bleu du ciel, du turquoise de l’océan. Qu’elle sera loin cette histoire de moine-surfeur ! Tu construiras même un cabanon les pieds dans l’eau, comme sur les cartes postales, tu l’appelleras Anna, Ovalie, ou comme tu voudras. Des amis de passage viendront s’y reposer pour la vue et le sport à l’air libre. Un grand bol de pur avant de retourner à son train-train quotidien.

Retour vers le tur-fu

            De retour au pays, tu reprendras les rênes de Sporent qui aura fleuri entre temps. Vu la demande, pas étonnant. On t’a aussi proposé d’être agent, une option pas dégueu que tu envisageras avec intérêt. Avec le recul de ton parcours en zigzags et ta connaissance complète du milieu et des cultures qui composent le rugby, ton CV attirera les clubs à la recherche d’un jeune entraineur qui en veut. Qui d’autre pour transmettre cette flamme, ces valeurs ? Leur signaler les pièges dans lesquels tu es tombé ?

Si tous les astres sont alignés, c’est à Castres que tu poseras l’ancre. Tu as rajouté après lecture de ce texte que l’idéal serait Toulon pour te rapprocher de ta fille. Qu’est-ce que vous avez tous à vouloir saboter mon final ? D’abord Dadu, maintenant toi… Restons sur Castres, si ça te dérange pas. Que tu boucles la boucle dans cette ville qui te ressemble. Etymologiquement ville fortifiée, on comprend à la lueur de son passé pourquoi son club de rugby, le « petit poucet du TOP 14 », continue à trouble-fêter le banquet des ogres du championnat. Les légions de César, les hommes du pape face à l’insurrection cathare, le Prince Noir durant la guerre de Cent Ans. Le massacre des Huguenots quelques temps plus tard. Puis la peste, le feu. Rien n’a été donné aux Castrais. Général de cette équipe d’irrésistibles Gaulois, tu conduiras le CO à son prochain Brennus. Les yeux embués, tu soulèveras le trophée à la face du monde. Saison 2024, champion : Castres Olympique. Les moustaches en guidon de vélo et le cheveu plaqué en arrière, tu ressembleras furieusement à ton arrière-grand-père qui, un siècle plus tôt, a posé les fondations de la dynastie qui a marqué, génération après génération, l’histoire de ce club pas comme les autres, lui non plus.

Jérémie Schwartz, le 1er décembre 2019

Dadu, le rugby avec des SI

Des joutes boueuses de la troisième division française à la gloire avec la sélection géorgienne, David Dadunashvili, dit Dadu, a tout connu du rugby. Passeur d’époques, il a défriché les routes de l’exil pour découvrir les sommets et retomber aussi vite dans l’anonymat. Il aurait pu jouer dans les meilleures équipes, il aurait dû participer à trois coupes du monde au lieu d’une, même épique. Sa carrière comme un conditionnel. A trente-huit ans dont plus de la moitié sur les terrains, c’est un monument bien gardé de ce sport qui prendra sa retraite l’année prochaine. Ou peut-être la suivante. Une histoire de déracinement, de malchance et de souvenirs à hauteur de mêlée.

Aussie Stadium, Sydney, le 24 octobre 2003. Coupe du monde de rugby. L’horloge du stade indique la 53° minute et tu t’apprêtes à lancer en touche dans le camp adverse. Face à tes 21 ans et à l’inexpérience de ton équipe, les golgoths sud-africains qui remporteront le trophée quatre ans plus tard. Des légendes blondes à la langue râpeuse, des stars au sommet de leur art. Dans un enchaînement limpide, parti d’un lancer en touche dans le camp adverse, un groupé pénétrant s’effondre dans l’en-but. Le marqueur d’essai se relève, exulte. C’est toi, Dadu. Ta joie et celle de tes coéquipiers est à la mesure de l’exploit. C’est le premier essai de l’histoire de la Géorgie en Coupe du monde, elle qui participait pour la première fois à cette compétition. Derrière l’écran, un pays découvre ses héros. Le moment est à l’éternité.

Mais avant de parler ballon et compétition, il y a un pays, la Géorgie. Difficile à trouver sur une carte, le Sakartvelo est compressé entre les géants russe et turc, acculé vers la mer Noire par l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Des montagnes hautes et pointues pour voir l’ennemi arriver au loin et se réfugier en cas de repli. Jusqu’ici, tout est clair. Mais plus on se penche sur ce petit pays, plus il s’échappe à notre raison. Situé en plein cœur du Caucase, on le prendrait sans mal pour un cousin méditerranéen. Des vignes et des églises, des cigales et des plages de galets. Les choses se compliquent encore si on s’intéresse aux Géorgiens, peuple vieux comme le monde à ce qu’il paraît. Trois millions et leur propre alphabet, composé de lettres bulleuses sorties d’un grimoire poussiéreux. Une langue qui nomme son père mama en enchaînant les consonnes à la vitesse des cigarettes en terrasse. Kargad brdzandebodet pour « aurevoir », rares sont les étrangers à s’y risquer. Encore plus d’étrangeté en géopolitique puisque la terre de naissance de Staline, le lieu de villégiature préféré de l’intelligentsia soviétique se révolutionne depuis 15 ans en Atlantiste farouche, bien au chaud sous le parapluie de l’OTAN. Un Etat moderne qui parle ouvertement Europe et manie l’anglais avec zèle tout en vénérant ses popes. Culturellement, aussi, autre bizarrerie. Difficile d’imaginer qu’un peuple si conservateur laisse ses femmes déambuler, fières et féminines, sur les trottoirs des grandes villes et célébrer les chansons populaires en dansant parfois à la manière des hommes. Singularité culinaire, puisque le vin y est rouge depuis trois millénaires et que pour l’accompagner, on parsème ses plats salés d’éclats de grenades bien mûres. Sportivement, enfin, avec cette passion unique dans la région pour le rugby, liée sans doute à la pratique du lelos, une soule qui se joue depuis la nuit des temps à l’ombre de vos montagnes. Comme un symbole, un trait d’union, l’équipe nationale de rugby se nomme Lelos.

Ruelle de Koutaïssi

Tu es né dans la chantante Koutaïssi en 1982, au centre et plutôt à l’ouest de la Géorgie. Deuxième ville et ancienne capitale dont l’histoire remonte à l’antiquité et à des royaumes oubliés. Les rues y sont pavées, des statues et des immeubles en pierre de

taille, on dit que la vita y est dolce et l’accueil plus que chaleureux. Au coin d’une rue peut surgir un marché d’où se dégage l’odeur d’herbes aromatiques et de noix pilées, ici les sens sont une affaire à ne pas prendre à la légère. Ton père était musicien, il a longtemps écumé les mariages avant de bifurquer en serrurier. Ta mère s’occupait du foyer, de toi, de ta sœur aînée. Ta jeunesse, tu l’as passée à cheval sur la chute du mur, époque bâtarde où tous les chats sont gris. Comme pour le reste de l’ex bloc de l’est, l’indépendance a amené son flot d’injustices et de galères. L’électricité était le luxe de quelques instants, alors quand elle arrivait, tout le quartier la célébrait, ça sifflait, ça criait au vent, tu t’en rappelles ? Les mauvais garçons tenaient le haut du pavé, lunettes de soleil et belles bagnoles, ils étaient le respect, la réussite. Quels étaient les autres modèles pour les jeunes de l’époque : ancien apparatchik devenu libéral ? Ancien démocrate devenu nationaliste ? Certains de ces gamins sont devenus des vory v zakone, les fameux voleurs dans la loi à la peau parsemée de tatouages claniques, la majorité, des voyous à la petite semaine. Contrairement aux autres, l’argent facile ne te faisait pas rêver, et de toute façon il y avait le rugby.

Votre rencontre a pourtant tout du hasard. Ou du destin, à voir. A quatorze ans, un ami t’a proposé de venir à un entraînement. Le rugby ? C’est quoi ça ? Grâce à toi et aux autres, nul Géorgien n’ignore aujourd’hui ce qu’est ce sport étrange. La solidarité entre frères d’armes, les pelouses bêchées par les crampons de deux centimètres, sympa, non ? Et tu as progressé. Très vite. Du gamin un peu bouboule, tu es devenu un roc, puissant et mobile. Au début dubitatifs, du genre « les études avant tout », tes parent t’ont poussé à suivre la voie ovale. A 17 ans seulement, tu jouais pour l’AIA Koutaïssi le club de ta ville, plusieurs fois champion à l’époque soviétique. Tu as sué sang et eau, gagné du muscle et ce qu’il faut de ruse, jusqu’à surpasser tes aînés, ces amateurs. Les sacrifices sur les sorties, les copains, ont porté leurs fruits puisque tu as été appelé pour défendre ton pays, – de 18 puis – de 19.

Eté 2000. Le bac en poche et inscrit à l’université de droit, le destin a enfilé le tablier de ta mère alors que tu te trouvais dans le jardin des grands-parents. « Dépêche-toi, allez viens. » « Mais pourquoi ? » « Tu pars en France ». Ce fut soudain. Renversant. En quelques minutes tu repassais chez toi, bouclais ta valise, remplie de tout ce que tu avais, donc de pas grand-chose. Savais-tu en montant dans l’avion que c’était presque un adieu à la mère patrie ? Tu as été l’un des tout premiers Géorgiens à partir pour l’hexagone, pionnier parmi les pionniers du Grand Ouest. Ça paraît banal aujourd’hui, mais il en fallait du courage pour tenter sa chance aussi loin. L’Europe pouvait bien être un mirage, après tout, quels témoignages aviez-vous ? Depuis, des centaines de Géorgiens (des milliers ?) ont foulé les pelouses de France et d’ailleurs. Sans vous, notre belle discipline serait plus consanguine, tellement Commonwealth. Comme le Fidjien qui funambule près de la ligne de touche, le Géorgien dur au mal nous apporte une bouffée d’exotisme. Car à voir vos gueules patibulaires du mec fâché qui descend de sa montagne, on bascule dans un autre espace-temps. Celui des matchs en noir et blanc, du maillot en coton de Jean-Pierre Rives maculé de sang. Le cheveu ras pour ceux qui en ont encore et les bras vierges de tatouages tribaux, pas vraiment le genre métrosexuel ou hipster à moustaches. A vous entendre, et c’est très rare, on a confirmation. Valeurs, famille, église, traditions, respect des anciens, pas des mots pour rien. Le rugby de papa à l’intérieur du capitalisme transfrontalier. Sans doute pour ça que vous êtes tant appréciés.

Sans notion de français ni d’anglais en poche, tu t’es envolé pour la France et Martigues Port de Bouc au tournant du siècle. Une de tes plus belles années si ce n’est la plus colorée. La découverte de l’ailleurs, d’un rugby plus aiguisé. Sans oublier la tendresse des bagarres générales, Bedarrides Rugby si tu nous regardes. L’économie de ton sport n’était pas le mastodonte qu’elle allait devenir, comme salaire c’était logé-nourri et 150 euros de royalties. Preuve supplémentaire de cet entre-deux, quand tu as dû retourner au pays et jouer au Batoumi RC le temps d’obtenir le visa nécessaire puis de signer à Nîmes, en troisième division. Loin des Clermont et des Toulouse, du rugby d’élite qui commençait à remplir les stades. Mais c’est bien en tant que joueur de Nîmes que tu as commencé à être sélectionné chez les Lelos. Quelques semaines plus tard, ta vie basculait.

Je t’imagine bien raconter à tes arrière-petits-enfants cette coupe du monde irréelle à l’autre bout du monde. 2003 paraîtra bien bas depuis leurs voitures volantes mais ils t’écouteront avec fascination. Ta titularisation à un poste inhabituel face à un cador du circuit, votre résistance féroce malgré les kilos, malgré la marche du très haut niveau. Ton essai légendaire dans ce stade grand comme une ville. Le bruit. La fureur. Leurs yeux brilleront de mille feux et ils t’en demanderont, t’en redemanderont jusqu’à ce que ton épouse leur dise de te laisser tranquille. Que tu es fatigué et qu’il est l’heure de se coucher depuis une heure au moins. Confortablement coincé dans ton fauteuil de patriarche, tu te replongeras en solitaire dans tes souvenirs encore intacts de cette coupe du monde.

Dadu en 2003

Une histoire de copains déjà puisque du squad des Lelos qui partit pour les australes, tu comptais deux amis d’enfance, Irakli Giorgadze et Avto Kopaliani. Puis l’Australie, l’Australie putain ! Sydney, Perth, rien à voir avec Koutaïssi ou les villes endormies du sud de la France. Manque de chance ou bizutage règlementaire, vous êtes tombés dans la poule de la mort. L’allée des snipers de Sarajevo. En amuse-gueule, les bouchers samoans, en entrée les Anglais qui soulèveront le trophée quelques semaines plus tard, les ogres sud-africains en plat principal puis petit dessert à l’uruguayenne, à votre portée mais contre qui vous arriverez cramés. Qu’importe, votre participation pleine de courage valait mille victoires au rabais. N’est-il pas vrai qu’en plus d’inscrire ce fameux essai, tu as foulé la même pelouse que la légende Sir Johnny Wilkinson et que tu as envoyé en touche la fusée Jason Robinson ?

Entre deux ronflements, tu pourras retourner en 2007, le jour où tu as marqué trois essais contre la République Tchèque pour un score final brejnévien de 98-3. Ce match a fait de toi l’un des détenteurs du record d’essais inscrits dans un match pour un joueur du XV géorgien. Pas rien d’être adoubé par Wikipédia.

Mais l’autre souvenir impérissable de ta carrière restera le match légendaire contre la Russie, deux ans seulement après la guerre gagnée sans effort par le voisin du nord. En quelques jours d’un mois d’août étouffant, la Géorgie a définitivement perdu deux provinces et une certaine forme d’illusion. Un blessure encore fraîche quand est arrivé le match contre les Russes pour le Tournoi des VI Nations B sur terrain neutre à Trabzon, en Turquie, dans un stade entièrement dédié à la cause rouge et noir. Parenthèse : pourquoi du noir sur le maillot si votre drapeau est rouge et blanc ? Bref. Si chaque confrontation avec les Russes accouche d’une victoire géorgienne, tout autre résultat serait catastrophe. Dans une ambiance délirante, la victoire a été nette et sans bavure, 36-8. Joueurs, staff, supporters, vous avez célébré ce succès comme une finale de coupe du monde. C’est en héros que vous avez traversé la frontière turque, transperçant une foule des grands jours. Le délire s’est poursuivi le lendemain quand le pompier pyromane d’alors, Michail Saakachvili, vous a reçu en grande pompe au palais présidentiel pour vous décorer de la légion d’honneur. Un dicton prétend que le foot n’est pas une question de vie ou de mort, que c’est bien plus que cela. Ce 23 mars 2010, une bande de solides caucasiens a démontré que le rugby, aussi, pouvait se charger d’histoire.

Parlant passé il y aura d’autres souvenirs impérissables, vos déplacement en Sibérie dans un climat tout aussi sibérien, la camaraderie sous toutes ses accolades avec différentes générations de joueurs. Car les Lelos partagent bien plus qu’un écusson. De quoi ne jamais s’ennuyer avant la sieste.

Peut-être qu’une noix de regret surgira entre deux souvenirs sucrés. Car, tu ne le diras pas, mais tu n’as pas eu le parcours en club que tu méritais. Les délices de la célébrité avec l’équipe nationale n’ont représenté que des alinéas à tes contrats dans le relatif anonymat de la Pro D2 et de la Fédérale. Après Martigues et Nîmes – un équipe de cons, de racistes, mauvais délire – il y a eu Valence, Massy, Périgueux, Tarbes, Massy (encore), Tarbes (encore) et enfin Beauvais, en Fédérale 2 depuis deux saisons. Au fait, tu ne serais pas le seul joueur pro à avoir fait deux fois la navette entre deux clubs ?

Pour expliquer que ta quarantaine de sélections chez les Lelos au poste le plus concurrentiel ne t’ait pas offert le sésame pour le TOP 14 ou au moins la Pro D2 de manière durable, cette rencontre avec un intermédiaire peu scrupuleux à une époque clé de ta carrière. Ou peut-être le fait de n’avoir, hormis ce malheureux précédent, jamais fait appel à un agent.

Il y a ensuite ton refus de rester en Australie après la coupe du monde pour jouer dans l’antichambre du Super Rugby. Trop loin, trop pas anglophone. La chance du haut niveau ne repassera pas, c’est comme à.

Question d’époque aussi. Quand tu as débuté, les Géorgiens étaient une main d’œuvre bon marché, des besogneux, pas des stars à la Gorgodze. De même, l’ascenseur ne montait presque jamais de Fédérale jusqu’à l’élite comme ça arrive aujourd’hui. 

D’autre part, ton peu d’intérêt pour les compléments alimentaires à l’heure des rugbymen bodybuilders. La seule fois où tu en as acheté, la boîte a périmé dans le placard.

Plus significatif encore, les blessures qui ne t’ont jamais laissé en paix, t’écartant par trois fois des terrains durant une saison entière. 2012, 2013 et 2018, soyez maudites. Qu’est-ce qu’on bouffe le matin pour surmonter une année de rééducation loin des ballons ? Ainsi, ce match historique contre la Russie, c’est en survêt que tu l’as vécu, la faute aux cervicales. Blessure toujours, celle qui est arrivée au pire moment, juste avant la coupe du monde 2007 qui se déroulait en France. Ton autre chez toi. Tu en parles un pincement aux rides. La fatalité, voilà tout. Et si ton corps n’avait pas cédé lors de ce match préparatoire ? Peut-être que tu aurais marqué un autre essai contre l’Argentine, créé de peu l’exploit face aux Irlandais. Que tu aurais tapé dans l’œil d’un recruteur d’un club de l’élite, Bayonne, Castres, va savoir. Avec des si… Comme d’autres (peut-être plus que les autres car beaucoup s’arrêtaient au moindre bobo) tu as joué blessé, fracturé, strappé. La liste de tes blessures serait trop longue, disons juste que tu as joué pété une grande partie de ta carrière.

Dernière explication à ton absence de club digne de tes quarante sélections : la poisse, tout simplement. Dans les petits papiers du sélectionneur Tim Lane, tu aurais dû connaître les honneurs d’une seconde Coupe du monde. Celle en Nouvelle-Zélande de 2011 à laquelle n’importe quel joueur aurait donné un rein, rien que pour rentrer sur le terrain. Las, la Fédération l’a licencié un an avant le mondial et tes espoirs de Nouvelle-Zélande se sont évaporés comme un long nuage blanc. Deuxième Coupe du monde qui te filait sous le nez.

Mais de quoi se plaindre au final ? Même si Pro D2 ou Fédérale, tu garderas un paquet de beaux souvenirs. Les montées, les matchs au couteau. Les futurs grands que tu as côtoyés, Judicaël Cancoriet, Teddy Iribaren, Sekou Macalou et surtout Matthieu Bastareaud, le plus doué, le plus incompris de sa génération. C’est à Massy, ton club d’adoption, que tu as rencontré Gvantsa, ta femme, ton âme-sœur, ton agent du quotidien. Le plus important, bien avant le ballon. A Massy, toujours, que ton aînée Nino a vu le jour, entre les tours de cette banlieue dortoir, fière de sa gare TGV mais surtout de sa fabrique à champions.

Tu sais que la fin est pour bientôt, tu recules l’échéance. Si tu rempiles l’année prochaine, ça te fera vingt ans de mêlées. Le bel âge pour arrêter. Arrivera bientôt ton dernier match, le dernier discours de ton coach. Les dernier bruits de crampons sur le carrelage, le tunnel où on respire de grandes bouffées de testostérone. Lors de ton dernier tour de terrain, tu applaudiras le maigre public du stade Pierre-Brisson de Beauvais, flaques de couleur disséminées dans les travées de béton. Quel souvenir remontera à la surface ? Je parierais sur un patchwork d’émotions, mêlant le sourire de ta mère et ton essai d’anthologie, ton premier plaquage et l’avion qui t’a conduit vers la France.

Qu’est-ce que tu aimerais faire après cette ultime rencontre ? Entraîneur pardi ! Tu as passé les diplômes et les offres ne devraient pas manquer. Bien que le rugby ait tellement évolué depuis tes débuts, ta passion reste intacte. Le rugby fric, le dopage, les sifflets contre sa propre équipe et les comportements de diva ? Très peu pour toi, tant pis pour eux. C’est probablement en  Géorgie que tu poursuivras ta vocation. Car vingt ans loin de chez soi, ça pèse sur le cœur. « On a raté beaucoup de choses de nos familles ». Qu’importe la syntaxe, l’essentiel y est. Puis tu iras également pour les valeurs et l’éducation que tu veux inculquer à tes enfants.

J’ai été déçu que tu me dises que si retour il y a, il s’effectuera dans un appartement de Tbilissi. Pour que ma chute soit belle, il aurait fallu un retour aux sources, à Koutaïssi. J’aurais mis une petite touche d’émotion, sorti ma guitare imaginaire pour tricoter un air de là-bas. J’aurais imaginé votre trajet en taxi depuis l’aéroport à regarder à travers les vitres et à trouver que la route, le moteur, les oiseaux, tout était différent cette fois. Les bras chargés de bagages vous seriez rentrés dans une grande et belle maison avec des tuiles rouges et une légère odeur de poussière. Tu aurais ouvert les lourds volets en bois qui auraient grincé de plaisir. Dans la rue, un marché, des klaxons. La vie quoi. Ton épouse se serait rapprochée de toi, tu aurais posé tes pattes sur les épaules de tes enfants. Dans un silence précieux vous auriez respiré la vue.

Enfin chez soi.

Jérémie Schwartz

La dispute judéo-arabe

Heureux temps que celui où juifs et musulmans pouvaient se haïr sans avoir à rougir… Car par orgueil ou désarroi, un rappeur particulièrement populaire auprès des jeunes a brisé cette belle harmonie il y a plusieurs années déjà. « Ce qui nous rassemble », a-t-il hashtagué un soir de déprime après une nouvelle agression à caractère antisémite. Dans sa ville cette fois. Celle dont il vantait la chaleur et le cœur « gros comme ass » à longueur de tubes. Non content de son coup de sang, il a récidivé les semaines suivantes. Ça a pas mordu de suite, l’hameçon a longtemps flotté dans les eaux troubles de l’indifférence. Mais il s’est acharné, Rien lâcher a toujours été son crédo. Entre un clip rageux où il tirait sur un joint depuis un lit superposé de maison d’arrêt et un concert à guichet fermé, le Rappeur allait à la rencontre des juifs de France. Des rabbins débonnaires, d’ennuyeux responsables communautaires, toute une galerie de différence pas si lointaine. Lui, la caillera au casier lourdement chargé, devenu en un claquement de clics ambassadeur de la paix entre les peuples, un Thuram sans lunettes, un Jamel avec deux bras. Et que l’eau ça mouille, et que le racisme ça tue… Un seul mot à la bouche : « franginité », un Mon Frère chaleureux valant mille MonSieur.

Bien entendu, le milieu du rap a raillé la démarche, conscient du coup de comm’ à vil prix, de l’opportunisme d’un M.C. en manque d’inspi. Le Rappeur, ce rat de gouttière, répondait qu’il était sincère et sa carrière, toujours au top, hamdoulillah. Sourire comme un croissant de lune, il balayait les critiques du revers de sa veste en cuir. « Franchement frangin, la seule chose qui m’attriste, c’est la solidité du mur d’ignorance qui sépare encore nos deux peuples frères. C’est le serpent de la haine qui se mord la queue, coupons lui la tête. Que les soi-disant ennemis se rencontrent enfin pour dépasser les préjugés car la haine est ignorance, ou que l’ignorance mène à la haine, c’est la même. » Puissant, n’est-ce pas ? A croire qu’il avait avalé un dictionnaire de citations de supermarché pour masquer la faiblesse de son projet. Il a longtemps ruminé sa nouvelle punchline, « ce qui nous rassemble », l’a tournée dans tous les verlans, a tenté des anagrammes de la mort, puis Eurêka !

L’initiative « Invite ton feuj / Invite ton musul » était née. Le Rappeur et son équipe ont choisi pour cadre la cuisine. Le leurre parfait. C’est alléchant et y a pas plus pertinent pour saucer les différences. Mais tellement bête à la fois. J’imagine qu’il enchaînait les joints devant une émission culinaire débile quand l’illumination lui est venue. Une idée aussi sotte pouvait pas venir d’un esprit sobre. S’est tourné vers son pote : « Oh frère, imagine, on fait pareil mais avec une famille feuj et une famille rebeu. Genre ils s’invitent chez eux, font à grailler, tu vois, et ils discutent, apprennent à se connaître. Tu vois comme quand on était parti en échange à Bristol. » « Ouais, sauf qu’eux, jamais ils sont venus chez nous haha ». « J’avoue, c’est pas le bon exemple. On n’a qu’à faire un truc carré, on filme ça bien, avec du bon matos pour donner l’impulsion. Puis après les gens y vont suivre d’eux-mêmes, tu verras j’suis sûr ça va péter ! »

Les deux premières familles inscrites au programme y sont allées à reculons. Dire qu’elles avaient la bonne intuition… Malheureusement, elles sont vite rentrées dans le rang, bien aidées par les regards inquisiteurs du caméraman et du perchiste, serrés dans les 22m2 du salon. « En fait, vous êtes pas tous riches », entre deux bouchées de tajines. « Et vous, pas tous fondamentalistes », répondaient les fourchettes de houmous. Vas-y, gros plan sur les yeux embués de la maîtresse de maison. Vite, une voix off pour enfoncer le message dans les crânes : Shmuel, Shmuela et leurs quinze enfants remarquent à quel point ils sont proches de Ahmed et Ahmeda et leur progéniture. La culture, les valeurs, les traditions, ils feignaient de se découvrir du commun et la question palestinienne s’éloignait. Mais pas tant que ça, il fallait bien crever l’abcès. Ouais, Proche-Orient, parlons-en. Les premiers échanges sur le sujet ont électrisé la tablée, le pire était à craindre, invectives, sales bâtards !, ou départ précipité. J’y ai presque cru. Mais non. La gourmandise était trop forte. Repus de mets tout sauf gluten free, ils sont arrivés à la conclusion que « sioniste » et « antisioniste » étaient des concepts étrangers à leurs vies, à leurs galères, étrangers tout court. « C’est pas marqué ONU, on va pas voter pour ou contre la création d’un Etat qui existe depuis près d’un siècle ou dessiner les frontières d’un autre. » Mieux : « Si l’Orient a pas besoin de nous pour parvenir à un accord de paix, on n’a pas besoin de l’Orient pour cohabiter ici, à Sarcelles ». Une fois passé le quart d’heure géopolitique, ils s’en sont retournés à des discussions de salon de coiffure. Le loyer, les enfants, que sais-je encore, les vacances et le beau temps. Enfin, ils se sont quittés sur des échanges de recettes et des vœux de bonheur. Le tout accompagné d’une musique de fond suintant la fraternité universelle, genre We are the world. La voix off de Big Brother achevait de convaincre les indécis en souhaitant shalom, salam, salut à ces cousins qui venaient de se retrouver. A gerber. Toutes les familles filmées lors de ces agapes d’HLM semblaient aussi ravies, ou du moins jouaient très bien la comédie. A vrai dire, c’est ce qu’on m’a rapporté, je n’ai jamais pu regarder que la première émission. Visiblement, les repas hors caméras se sont déroulés dans cette fameuse franginité, même pas d’incident à se mettre sous les dents.

En six mois, plus de 10.000 participants étaient tombés dans le panneau. Considérant la force de frappe des médias à la botte de la bien-pensance et la robuste démographie des deux communautés, l’effet boule de neige ne s’est pas fait prier. Devant le succès de l’initiative, le site lancé sans vraie ambition croulait sous les nouvelles demandes d’inscription. Une structure a été créée et le Rappeur, maudit soit son nom, a embauché deux CDI. Médiatisée au possible, « Invite ton feuj / Invite ton musul » a fini par échapper à son créateur. D’autres rappeurs ont embrayé, chacun voulait son juif à la maison pour la beauté de son fil d’actu. Trop alléchés par les retombées, les politicards et le premier d’entre eux, président on ne sait comment, ont saisi cette magnifique occasion. Une vague à surfer dans l’océan des mauvaises nouvelles ? Les Brice de Nice du gouvernement ont accouru avec leur grosse planche sous le bras. Oui, ces mêmes qui avaient instrumentalisé l’antisémitisme pour apparaître comme les garants de la Nation en temps d’élection et qui pointaient du doigt l’islam pour éviter d’évoquer la crise écologique, économique, sociale… bref pour éviter le reste.

 On a ensuite eu droit à une séquence de repentance collective inouïe. Un truc de télévangéliste américain où chacun des concernés se servait de ses réseaux pour s’excuser de tout et de son contraire. Oui, c’est vrai, j’ai pêché par communautarisme. Alléluia mon frère ! Je l’avoue, avant ça, je ne connaissais aucun musulman. Alléluia ma sœur ! Ils avaient soudain oublié les drames, les morts. Pas comme en Lybie, certes, mais allez le dire en ces termes à la mère d’Ilan Halimi. Donc, tablons-rase le passé, les vieilles rancunes, et pff, tout est oublié d’un coup de baguette magique ? Le pire, c’est que oui. Quelques mois plus tard, le site www.cequinousrassemble.fr a fermé par anachronisme tant la démarche était devenue banale. Le Rappeur, parrain de la réconciliation judéo-musulmane jouissait d’une aura sans égale, un message et il s’invitait à un shabbat-boulettes à Créteil ou au ministère de l’Intérieur pour une réunion de travail.

            Quelle abomination que cette réconciliation ! Ces crapules sont parvenues à effacer de nos mémoires le réconfort de l’entre-soi. Une bouillotte de certitudes quand il neige dehors. Si l’adage prétend qu’il faut mourir avec ses idées, vivre avec est un délice de tous les instants. Aimez-vous les uns les autres, ça lui a bien réussi au charpentier de Nazareth ! Allez donc voir le nombre de mariages mixtes causés par cette farce. Est-ce politiquement incorrect de se moquer des Moulouda Cohen ou des Shlomo Mohammad ? On se mélange, on se mélange puis on regrette. Vous verrez. La prochaine étape de la grande réconciliation ? Un gros malin voudra rabibocher le pays avec les Rroms, un influenceur ou un artiste quelconque ayant senti le filon. #InviteTonRroms, la belle affaire. Pour peu que vous vous inscriviez par bonne conscience, ou pire, par conviction, vous vous en mordrez très vite les doigts. Une famille de sept Rroms débarquera chez vous façon Kusturica, baskets bâillantes et maquillage de fond de métro. Un peu moins exotiques que dans ses films, ils auront par politesse laissé l’accordéon à la maison. Bouquet de jonquilles courbaturées à la main, ils serreront la vôtre énergiquement, pleins de « Merrci pourr invitation ». Imaginez un peu la scène. Les premiers échanges autour de l’apéro, vos remarques condescendantes sur la richesse de leur culture, leurs yeux goguenards posés sur vos objets connectés. Quant au repas…« Esmeraldo, vous reprendrez de la blanquette ? » Oui, avec gros plaisir ! Et que ça lèche l’assiette, et que ça change le bébé sur la table du salon. La porte d’entrée refermée vous soufflerez un bon coup, un regard alentour. Coussins renversés, nourriture disséminée avec soin dans tous les coins. Alep ville martyre en plein vingtième.

Pour rajouter au calvaire, vous devrez répondre à l’invitation de la famille Ivanovitch. Saute-mouton de l’autre côté du périph, une caravane grand format prêtée par la mairie communiste vous attendra chaleureusement. Des concepts bien étrangers à votre réalité, même si vous vous dîtes ouverts, je vous assure. Vous, votre mari et votre fille mordant dans un morceau de viande élastique cuisinée au dos d’un caddie, vaincus par l’incongru. Que cela semblera long puisque vos nouveaux amis insisteront pour vous faire découvrir leur répertoire de chansons traditionnelles. De préférence chevrotantes et qui vous arrachent les larmes. Fallait pas les lancer sur leur foutue culture reprochera votre mari dans le Uber qui vous ramènera à la civilisation. Avant de s’endormir, Esmeraldo s’adressera à sa femme Maria-Magdalena entre deux grincements de lit : « Ah, ils sont vraiment gentils ces Français ! » puis s’endormira, heureux et fier comme un notable.

Jamais ça s’arrêtera. Il vous faudra planter des encens avec les Hindous de La Courneuve, vous taper une semaine de jeûne de la parole chez des néo-bouddhistes. Mieux, distribuer des tracts, enfin non, attendre près d’un promontoire à tracts avec des Témoins de Jéhovah. De grâce, mettons fin au supplice du vivre-ensemble et reprenons notre repli. Qu’on reste serré dans nos convictions, bien confortables. Entre nous et puis c’est tout.

8 mars 2019

Les blondes

Trouver un titre déjà. « La fin des blondes ». « Bye bye blondies ». Mouais… « Quand sonnera l’heure de la dernière blonde ». Pas convaincu. L’écrivaillon devra continuer à creuser la question. Le plus important : l’intrigue. Et l’intrigue, il la cherche aussi, con de lui.

            Commençons par la toile de fond. 2200, les voitures volent (enfin), l’air est irrespirable. Onze milliards d’êtres humains se partagent une planète comprimée. Catastrophes naturelles et nouvelles technologiques, du classique de chez très classique. Idem pour la dimension politique. Les Etats, les frontières, oubliez tout ça. Des cités flottantes s’alliant au gré des marées et des desideratas du dieu Marché. Mais il ne sera pas question d’écologie, même de post-écologie. Ni de géostratégie ou de post-géostratégie, bon vous aurez compris. L’écrivaillon cherche seulement à frictionner notre présent de science et de fiction pour que nous réalisions que le blond va progressivement disparaître du paysage, lui qui les aime tant, les blondes.

            Absolument pas matheux voire dyslexique des chiffres, il partait pourtant d’un constat simple. Approximativement un milliard de blancs peuplent notre planète bleue, appelons un chat un chat, le terme « européen » ne soulage que la langue de bois. En doigt-mouillant, il a décrété que 5 à 10% des blancs devaient être blonds, ce qui revient à 50, 100 millions d’individus. La population d’un pays comme la France à l’échelle de sept milliards. Considérant l’aspect démographique qui penche lourdement en faveur de l’Asie et de l’Afrique mais surtout les mariages mixtes entre blonds et non-blonds, le pays d’Hansel et Gretel devrait se rabougrir en Belgique à l’horizon 2050. Et quoi, en Luxembourg à l’horizon 2200 ? Car le gène blond est un gène récessif c’est-à-dire qu’il recule mécaniquement à chaque fête de village.

L’humanité va se caraméliser petit à petit, notre douce France, carrefour du Nord et du Sud, servant de parfait exemple. Un peu de Brésil sous la grisaille de nos tropiques, le changement climatique ne sera pas uniquement météorologique. Les siècles accoucheront d’une France métissée, au grand dam des marchands de la peur de l’autre qui restent persuadés que le camarade Jésus, un sémite qui créchait dans le désert, avait la peau diaphane et les cheveux roux comme les blés. Les générations se chargeront de les faire définitivement passer pour des cons. Puisque la France que l’on occupe actuellement aura muté, l’intrigue se déroulera dans le secteur. Et ça nous ramène à l’intrigue.

*

Scénario numéro uno. Le Grand-Duché de Dordogne s’apprête à célébrer les dix ans de son rattachement à la couronne de Shenzhen dans l’abattement le plus total. La récolte de tofu a été calamiteuse et le Jour de l’Evaluation qui s’annonce n’augure rien de bon. Encore une barre en moins et c’est la radiation. Dans une famille de céréaliers lambda, on attendait un heureux événement, une fille plus biologiquement. Lorsque les sages-femmes ont remis à Mei le fruit de ses entrailles le 23 octobre à 4h35 du matin, elle a bafouillé, ne comprenait pas. Oui, sa fille était blonde, une espèce qui avait totalement disparu de la région, hormis quelques anciens aux cheveux clairs tirant maintenant sur le blanc. S’agirait-il de la blonde dont parlait la prédiction ? Celle qui apporterait opulence pour tout le Duché et tirerait la providence par la queue ? La rumeur a enflé et la famille est sortie de la maternité en couple royal. Des miséreux voulaient toucher Blondine, puisque c’était son nom, emballée dans un porte-bébé duquel ne dépassait qu’un bonnet de chanvre, les influenceurs auraient vendu parent 1 et parent 2 pour une photo du divin enfant. Les semaines ont passé et le clair de ses cheveux n’a rien perdu de son éclat. Mei et Bernard-Bois recevaient désormais en audience les notables comme les serfs, le Grand-Duc et le clergé périgordin. Seulement, la prospérité n’est pas arrivée malgré toutes les attentes et les offrandes qui s’amoncelaient devant leur porte. Peu sensible à la superstition, Shenzhen a décidé de dégrader la note de la Dordogne qui s’est retrouvée dans la cuve des affamés.

Et si l’enfant n’était qu’un mauvais sort envoyé par les ennemis du Duché, les Creusois, ou pire, ces pleutres de Garonnais ? Réchappant de peu à l’incendie volontaire de leur maison, Blondine et sa famille se lancent dans une fuite sans retour à travers les rizières et les zones non contrôlées, talonnés par les fourches de leurs poursuivants.

*

            Second scenario. Par réflexe de survie, plusieurs milliers de blonds d’Europe de l’Ouest et du Sud ont répondu à l’appel d’un milliardaire suisse en décidant de se retrancher dans une forteresse génétique perdue au milieu du canton du Tessin. Un Machu Picchu alpin entouré de pics et de crevasses qu’ils ont appelé la Cité-d’or. Un rien d’hygiénisme et le reste de fascisme primaire mais qu’importe, les Nations Réunies avaient d’autres rats à chasser. 5900 résidants ayant choisi le tout-bio et la décroissance pour vivre heureux sans s’aliéner à la technologie. De drôles d’Amish coincés à Blondywhood. Criminalité zéro et plein emploi, un confetti immaculé dans une mare de sang. Car la Cité-d’or se refusait aux bronzés et à leurs ongles acérés, leur sanctuaire était inatteignable et gare aux intrépides. En guise d’avertissement, les carcasses grimaçantes des désespérés qui avaient tenté de traverser la seule voie d’accès menant à la Cité-d’or, une cuvette exposée aux flèches et aux marmites d’huile bouillante. Si ces quelques kilomètres carrés de pureté étaient protégés du malin, comment expliquer le viol et le meurtre sauvage de six écolières entre janvier et août 2200 ? Des crimes odieux et un même mode opératoire : une blondinette entre sept et onze ans de retour de l’école, la tombée de la nuit quand les chats sont gris, un chemin escarpé. Et aucun indice.

Mis sur l’affaire, l’Inspecteur Butron essuyait les chausse-trappes qui jalonnaient son enquête jusqu’au jour où il a été retrouvé égorgé en face de chez lui. La méfiance et la peur venaient prendre le thé sans prévenir, on rentrait chez soi et on se claquemurait. Certains parlaient d’émigrer, d’autres de placer des caméras partout dans la cité. Pendant ce temps, le monstre rodait. Et il était l’un d’entre eux.

*

            Dernier scénario. Alors que la génétique était devenue l’un des critères de sélection de son partenaire, peut-être même le principal, une annonce a ébranlé toute l’Empire d’Hexagone. Treize chercheurs du Centre de Recherche Atavique National (CRAN) ont été arrêtés le 20 septembre sur leur lieu de travail. Accusés d’avoir falsifié les résultats d’analyses de plus de trois mille utilisateurs de la plateforme RencontreUnBlond, ils encouraient une peine de réclusion criminelle à perpétuité. Le site de rencontres, quant à lui, a été contraint de fermer ses portes et de licencier ses quatre-cents salariés.

Des émeutes ont éclaté spontanément, en première ligne les salariés mis à pied, dindons d’une farce même pas drôle. Comme à l’époque des syndicats, on brûlait des pneus et on occupait les ronds-points puisqu’il paraît que c’est ainsi qu’avait cédé un monarque amateur de jeunes caribéens il y a quelques siècles de cela. Très vite, la contestation a pris de la voix, les partenaires et les enfants des tricheurs enfilaient le gilet rouge de la révolte. « Non au fichage atavique », « Tous frères ». Les fous, ils en appelaient à l’ancienne Constitution et aux vieilles lunes républicaines qu’on n’aurait jamais pensées capables de redescendre sur terre ! Les émeutiers ont été rejoints dans un second temps par les No Borders, encore eux, les enfants d’un parent sans puce et les autres parias de l’Empire d’Hexagone. La répression, bien sûr, mais la répression ne suffisait plus. Formez vos bataillons.

*

L’écrivaillon hésite. Il les aime bien toutes, peut-être plus la seconde pour son aspect plus polar, moins télétransportation. Et vous, laquelle des trois choisiriez-vous ? Seule certitude, le titre : « Bye bye blondies ».

Jérémie Schwartz, le 28 février 2019

 

Les tribunes populaires

Samedi 15 décembre 2018, dans le nord de Londres. Des milliers de spectateurs viennent garnir l’enceinte de l’Alexandra Palace pour assister au championnat du monde de fléchettes – Le William Hill World Darts Championship plus exactement – qui, comme chaque année, s’étale grassement entre la mi-décembre et début janvier. Le pèlerinage bordélique et so british d’une classe ouvrière blanche sevrée de transe collective. Que des gueules à tourner dans le prochain Ken Loach, athlètes et supporters confondus. Côté nanas, les fans n’ont pas à envier celles de leurs champions, des Victoria même pas Beckham aussi white que trash. On s’y déguise, on y boit son poids en bière, les chants se braillent et rythment les lancers dans le mille. Une ambiance unique à la croisée de la beuverie générale et du sport-spectacle.

Evénement sportif de second plan devenu véritable rituel de noël depuis que le championnat de foot anglais a expulsé les prolos de ses travées. Les clubs de Premier League voulaient que les stades soient pleins d’un public plein aux as. Ils n’ont eu qu’à quadrupler le prix des places et à prohiber toute trace de ferveur pour parvenir à leurs fins. Quitte à se ruiner pour rester assis et applaudir sagement, autant emmener bobonne à l’opéra ! Privé de stade, le bas peuple britannique cherchait refuge pour évacuer le trop-plein. Il l’a trouvé dans une cible colorée.

            Ce même mécanisme d’embourgeoisement des stades touche la France depuis quelques années, comme si nous n’étions qu’une banlieue de Londres. Rénovés aux normes internationales, les enceintes de foot veulent désormais un public à leur image, guindé et bien présentable pour les investisseurs, eux aussi venus d’ailleurs. Rien de plus facile puisque les groupes de supporters sont matraqués depuis près d’une décennie au nom d’une fumeuse lutte contre le hooliganisme. Derrière le prétexte de bannir les fumigènes et les bagarres, c’est une forme de critique radicale du pouvoir que ce dernier cherche à museler. Il ne s’agit pas d’opposition politique traditionnelle, même costard mais raie de l’autre côté, sinon de banderoles hargneuses, souvent connes, parfois justes, et de chants qui impriment la colère. Contrairement à nos voisins britanniques, les Français n’ont pas la culture du stade, du chant à pleins poumons, et n’aiment viscéralement le foot que l’été, une fois tous les quatre ans. Et uniquement quand les joueurs, ces islamo-racailles, font gagner le pays qu’ils n’osent trop supporter de peur de passer pour des fachos. Le foot, bon baromètre de notre société du rien comprendre. Alors, on ne trouvera pas grand monde pour soutenir les supporters, ces abrutis justes bons à « regarder des millionnaires courir derrière un ballon ».

Peu importe si ces fanatiques étaient incrustés dans les virages avant même que les actionnaires ne découvrent les règles du ballon rond, le vent souffle du côté des forts, du feutré. Le sens de l’histoire à ce qu’il paraît. Les tenants du foot-business se frottent les mains : les recettes grimpent et ces emmerdeurs de fans de la première heure laissent leurs fauteuils aux cadres sup’ et à leurs gamins. Pour preuve, l’OM et le PSG, les deux plus importants clubs françois ont succombé à la karchérisation des tribunes. La vague répressive ne s’arrêtera pas tant que tous les clubs de la très bandante « Ligue 1 Conforama » n’auront pas abdiqué. Certains résistent, me rétorquerez-vous. Certes. Certains. Comme irrésistibles gaulois, citons nos frères de Lens et de Saint-Etienne, deux villes de friches et de bastons. Deux bastions de passionnés où les à-côtés du football sont rares. Mais combien de saisons faudra-t-il pour que toutes les équipes professionnelles se débarrassent de leurs turbulents supporters ? Sournoise, la pandémie ronge l’Europe puisqu’en Espagne aussi on tapote dans ses mains, poliment, et qu’en Italie les gradins se vident encore plus vite que le réservoir de joueurs de qualité.

            Vers quoi se rabattront les excités pour qui aller au stade ne signifie pas regarder le match mais le vivre, le gueuler, puisque les fléchettes n’ont pas d’équivalent en français ?

Vers des équipes de divisions inférieures, pour peu qu’il n’y ait pas de rivalité avec leur club de cœur et qu’on veuille bien d’eux, les pestiférés du football champagne. Ça en fait des contraintes. Et encore faudrait-il vouloir se peler dans une enceinte champêtre dont l’équipe est financée par le boucher du coin. Peu ragoûtant quand on a connu l’ivresse des soirs de Ligue des champions.

Autre solution : un vol charter vers une destination de purs et durs, chez nos cousins teutons par exemple. Malgré leurs arènes kolossal conçues comme des temples du foot et de la consommation, ils n’envisagent pas leur public autrement qu’en douzième homme. Un peu plus à l’est, les nostalgiques des ambiances électriques pourront toujours s’encanailler en Grèce, en Turquie, en Serbie, choque thermique garanti sans starlette en loge VIP. Seulement, si on additionne transport, logement, nourriture, boissons et billet pour le match en question, autant se préparer à bouffer des pâtes pendant six mois.

Ou faute de foot, tourner casaque et s’amouracher du rugby ? Trop compliqué, trop estampillé « foie gras du Sud-Ouest » pour convertir de nouveaux apôtres. Les autres sports collectifs : basket, hand et volley ne risquent pas de changer l’équation. Difficile de s’emballer pour une discipline ne rameutant jamais plus de cinq-mille gugus par match quand sa bien-aimée en rassemble dix fois plus. Quoi le tennis ? Le sport de bourges où le moindre « Alleeeeeeeeeeeeeez » est repris de volée par l’arbitre ? N’y songeons même pas. Quid du cyclisme ? Le Tour de France, à la rigueur, mais c’est une fois l’an et les ânes ont soif toute l’année. Il y aurait peut-être le MMA qui arrive à tâtons, mais les Français n’y connaissent rien, alors bon.

            Plus prosaïquement, les supporteurs historiques qui ne peuvent ou ne veulent plus encourager leur club au stade se retrancheront dans leur salon ou dans un bar de quartier, la moins pire des options. Rejoindre les potes, écharpe autour du cou ou maillot rétro sur le dos, pronostiquer d’angoisse avant et refaire cent fois le match après. Mais là encore, la police des mœurs rôde, pas de verre dehors, chuut, pensez à ces connards de voisins. Aussi, ils rentreront las, le match à peine terminé, et se défouleront sur une cannette de bière concassée gisant au milieu de la chaussée. Ils dribbleront avec le cadavre d’aluminium sur plusieurs mètres malgré ses rebonds trompeurs et taperont dedans dès que deux objets simuleront les buts adverses. Peut-être qu’entre temps un portier les rappellera à l’ordre, ou un voisin vigilant, excédé parce que lui travaille demain.

            Donc, les ultras – ça veut tout et rien dire mais l’électeur de soixante-dix ans derrière sa télé comprend qu’il y a danger – n’auraient pas d’autre opportunité que de se plier ? Ce serait oublier bien vite une spécificité toute française. Notre vrai sport national qui confine à l’art de vivre : la bonne vieille manif. Ça, on sait faire, et personne pourra nous défier sur ce terrain. Le marché et ses sbires politiques ont éjecté les pauvres du marché du travail puis des centres-villes. Voilà maintenant qu’ils les privent de leur défouloir préféré. C’est donc tout naturellement que les ex-supporters grossiront les rangs des manifestants. La seule distraction capable de les canaliser. Des chants, des fumigènes, tout ce qu’ils aiment. Un esprit de corps, osons dire de camaraderie, et aucun stadier pour réprimander les bouteilles ingurgitées et les joints sifflés avec les copains. Tout pareil que le foot, sauf que le match, ce sera eux.

Jérémie Schwartz, le 21 février 2019

Les œuvres d’art étrangères

Avant de se retrouver dans le box des accusés face à dix ans ferme, Yasmine Smaili n’avait que deux craintes dans l’existence. Qu’un raz de marée géant emporte Nice et qu’elle se fasse renverser par une trottinette électrique, bien silencieuse et perfide. Autant dire une femme sans histoire. Beurette issue d’une famille nombreuse ayant grandi dans une cité verticale ombrageant la croisette, elle a fait sauter un à un tous les verrous du déterminisme pour se tricoter une cape à sa mesure. Studieuse quand ses frères et sœurs décrochaient, elle décocha les termes obéissance aveugle et traditions de son lexique adolescent. L’ « ovni », qu’ils l’appelaient entre eux, même pas affectueusement, en sa présence ou non. Surtout Mounir, un crétin au front bas dont l’unique qualité humaine résidait dans son statut d’aîné. Bac mention bien, doctorat en égyptologie, elle traça sa voie, loin du quartier. Montée sur Paris à l’âge de vingt-sept ans, sa trajectoire la prédestinait à une carrière universitaire balisée avec Télérama près de la lampe de chevet. Rien qui ne justifie qu’elle comparaisse, blafarde, devant un tribunal d’assises menottes aux poignets.

La bascule pencha en févier 2024 selon son avocat, Maître Rubens, un jeune loup en quête de lumière. Le jour où l’ancien parolier devenu ministre de la Culture annonça que plusieurs dizaines de milliers d’œuvres d’art étrangères – la liste n’était pas arrêtée – seraient restituées d’ici la fin du quinquennat, Yasmine sirotait sans plaisir un jus multifruit dans une poche colorée. Ce qui peut sembler anodin pour le commun des mortels ne l’est pas forcément pour une femme qui a dédié sa vie à étudier en docteur Champollion les viscères des civilisations étrangères. Elle en avala presque sa paille puis pleura des larmes froides au goût de haine. Deux années passèrent sans que le gouvernement ne fasse machine arrière. Des on-dit secouaient le milieu à intervalles irréguliers, affirmant un jour que les pièces obtenues lors de la colonisation repartiraient en sens inverse, un autre que le grand rapatriement concernera toutes les créations conçues en dehors de l’hexagone. Thésarde coincée dans les quelques mètres carrés de sa studette – coquet euphémisme pour édulcorer la galère – elle avait toutes ses nuits solitaires pour ruminer vengeance. Car Yasmine est du genre célibataire par conviction, voyez-vous, la faute peut-être à un physique peu soucieux des canons de l’époque. Des sourcils luxuriants, un menton en galoche, elle sait depuis l’âge des premiers baisers qu’une partie des délices terrestres lui échappera. Et côté caractère, sa capacité au compromis n’excédait pas celle du président efféminé au cheveu mal placé. C’est d’ailleurs le chevelu de la langue qui en mars 2026 doucha ses espoirs en déclarant à grand renfort de repentance que l’Obélisque de Louxor sera restitué à son pays de provenance et que le département des antiquités égyptiennes du Louvre se convertira en un espace immersif centré sur les arts numériques. « Il n’y a qu’un pays en déclin qui passe son temps à s’excuser de son passé », twitta-t-elle aussitôt. Puis elle prit son temps et analysa de fond en comble ce vulgaire troc entre marchands du temple. D’un côté, des gradés cherchant à redonner un nouvel élan panarabe au continent et à faire oublier le temps du débat la mise au pilori des droits de l’homme. De l’autre, des cyniques se réjouissant de signer un accord qui bloquera les migrants aux frontières. Jurisprudence turque, qui contrôle les barrières contrôle son destin.

Leur place est ici répétait-elle à l’envie. Ces œuvres sont là depuis si longtemps que nos aïeux les pensaient à eux. Enfin, pas directement les siens, originaires de Sousse la tunisienne, ville portuaire sahélienne léchée par le soleil, mais nul ne compte de Gaulois parmi ses ancêtres, alors bon… Près de deux siècles que le sphinx de Tanis ronronnait paisiblement de par chez nous et ce crétin de président décide d’un coup de micro que la bête irait se lécher les babines sur sa terre d’origine ! Mais qui en Egypte se souvient de lui, parti bien avant que le canal de Suez ne trace son sillon ? Plus du quart des Egyptiens est analphabète et le reste n’en mène pas large, ne l’oublions pas. Que pensent les principaux intéressés de leurs ascendants Pharaons sinon qu’ils n’étaient que des mécréants ?

Leur place est ici, le sarcophage de Ramsès et les autres trésors antiques car nous savons mieux que quiconque les cajoler. Oui, leur nid est ici, même si notre pyramide est en verre et le soleil voilé par des nuages bas. Les chercheurs égyptiens s’alarment depuis des années de la dégradation de leur patrimoine, qu’adviendra-t-il des milliers de pièces restituées ? Le temple de Louxor est menacé par la montée de la nappe phréatique, d’autres monuments sont en péril pour cause de tourisme intensif et ils en réclament plus ? Certainement le régime ne tardera pas à tendre la main d’un : « s’iouplait, quelques millions d’euros pour entretenir le bien commun », le même bien commun qu’ils piétinent tous le matins. Nous devrons, cons de nous, leur restituer ces chefs-d’œuvre et payer en sus pour qu’ils soient entretenus avec un tant soit peu de décence.

Leur place est ici car le monde aussi. Cent millions de visiteurs par an, tous les continents réunis dans un seul et même petit pays ! Trop occupés à réprimer, les généraux grinceraient des dents s’il devaient assurer la sécurité d’autant de portefeuilles ambulants. Ne vous bilez pas amis dictateurs, les touristes qui découvraient Paris et se rinçaient l’œil de momies et de reliques parcheminées ne feront pas le voyage en Egypte dans le seul but de les admirer. La chaleur, la saleté du Caire et les tours bancales d’Alexandrie, les bandes, DAESH, merci mais on restera à la maison. Sissi et consorts ne pourront compter que sur les quelques touristes locaux et ceux du Golfe pour rentabiliser les investissements. Qu’ils s’attendent à un gouffre financier.

            Folle de rage, sentiment qu’elle se découvrait, Yasmine Smaili écumait les forums, pétitionnait plus souvent qu’à son tour. Puis elle rencontra à la fin de l’année Marc, Jean-Charles, Marc (un autre), Philippe, Bertrand et Michel. Le noyau dur du noyau dur, l’atome de la contestation. A propos de cette bande, les médias rabâchent, sans y croire, le terme fourre-tout de radicalisation. Disons plus simplement qu’ils s’étaient trouvés. Qu’ils cherchaient plus loin que leur routine livresque, un tantinet de peur et d’émotions. Alors ils créèrent un groupe, WhatsApp au commencement puis quelque chose de plus structuré au fil des discussions. Yasmine était le point d’équilibre entre ces mâles grisonnants, un seul regard suffisait pour qu’ils saisissent la désapprobation ou le contraire. Ils lui passaient sa mauvaise humeur, l’enroulaient d’attentions maladroites. Très vite, les comploteurs laissèrent tomber le connecté et optèrent pour les face à face dans les jardins publics. Ils optèrent sans équivoque pour le plus proche du Louvre.

Agir et frapper fort avant que l’oubli ne se charge de tout effacer de son éponge magique. Prendre du symbolique, de l’action directe et mélanger ça dans la viralité des réseaux sociaux. C’est Yasmine, encore elle, qui eut l’idée de se faire l’Ambassadeur d’Egypte en France, un ploutocrate adipeux et arrogant. Un porc qui se gavait de pâtisseries au sucre épais et s’essuyait les mains sur son costume à 2000 dollars. Le client idéal. Oui, d’accord mais on fait comment ? La question de Michel posa un blanc. Avant de savoir comment, prêtons serment. Du jardin des Tuileries où ils marchaient en rond, cour de prison incrustée dans l’Histoire de France, ils se rendirent à la place de la Concorde. Devant l’hologramme grotesque censé singer la merveille offerte – et pas razziée – par Méhémet Ali au bon Charles X, ils se jurèrent de plaider coupable s’ils étaient arrêtés et de ne donner aucun des membres du groupe. Juré, bon, allons boire un café pour nous réchauffer. Parmi les touristes agglutinés autour des tables rondes du bistrot, les sept amoureux des arts étrangers échafaudèrent leur plan.

            Neuf mois de repérages et de répétitions plus tard, la camionnette patientait, clés sur le contact. L’esplanade de l’Institut du Monde Arabe se recouvrait de feuilles d’automne pour un avant-goût d’austère. A l’intérieur du bâtiment en verre, la conférence sur l’art copte battait son plein mais l’Ambassadeur ne devait faire qu’un saut pour vanter la coexistence religieuse et la place de la minorité chrétienne dans le roman national. Une sombre blague. Le voilà qui sortait du bâtiment, shadowphone à la main, dans une démarche de pingouin. En moins de temps qu’il ne fallut pour crier à l’aide, l’Ambassadeur était aspergé de bombe lacrymogène et expédié à l’arrière du véhicule. Le communiqué tomba dans la soirée : l’Ambassadeur était en bonne santé mais captif. Il sera relâché quand l’Obélisque et une dizaine d’œuvres seront rendus à la France. Le maréchal à casquette patienta, qu’avait-il à faire d’un simple diplomate quand l’honneur était en jeu ? Bien embarrassé, le gouvernement français accusait les gauchistes, embrayait sur le terrorisme. Et le 3 octobre 2028, les hommes du GIGN arrêtèrent Yasmine Smaili, dénoncée par un voisin façon maréchal nous voilà, dans une effusion de boucliers en téflon. La cavalerie arriva avec caméras et priorité au direct : « arrestation d’un membre du gang des Tuileries ». Les jours s’écoulèrent sans que l’Ambassadeur ne soit libéré de la cave insonorisée de Boissy-Saint-Léger où il croupissait. Le Caire refusait de céder aux terroristes, le débat était clos. Trop impliqués pour renoncer, les six membres restant du commando refusaient de s’avouer vaincus. Or, que pèsent les gesticulations de quelques doux-dingues face à la realpolitik du bassin méditerranéen ?

 Lors de son procès, Yasmine, les traits asséchés par la détention, plaida coupable et contre toute attente coopéra avec la justice. L’identité de ses complices ? Anubis, Seth, Sobek, Thot et Râ. Puis elle se mura dans un silence satisfait. Perdante, mais pas que.

La drague

Je me rappelle, c’était il y a quelques mois. L’esprit encore imbibé de notes de funk brésilienne, je rentrais de chez une amie dans le centre de Paris. Saint-Michel ou pas loin. De l’haussmannien, de la pierre de taille sublimée par un éclairage tout en tact, des ponts embrassant les deux rives sous le clapotis de la Seine et des selfies. Pas de doute, la ville lumière avait trouvé son cœur. Si ma mémoire est bonne, minuit approchait à grandes aiguilles et l’automne tirait vers le froid. Tout en marchant, j’essayais tant bien que mal d’allumer la fin de mon joint. Mais mon Zippo me lâchait, l’ingrat. Le lâche. Secoué de bas en haut, même de gauche à droite, il restait sourd au glissement de mon pouce sur sa roulette. Ne me restaient que cinq minutes à pied puis le métro me tendrait sa bouche. Or, Paris était comme ce lundi glacé : triste et dépeuplé. Quelques touristes nord-américaines à la voix de crécelle et un groupe de japonais suivant un parapluie, je devrais trouver ailleurs mon détenteur de briquet. Le métro n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres et j’avais presque perdu tout espoir quand a déboulé une petite blonde emmitouflée dans sa buée. Femme enfant en équilibre sur des talons trop hauts, fine à finir emportée par le vent. Pas vraiment mon style mais y aller en douceur pour ne pas qu’elle s’imagine le contraire. Comment j’allais l’aborder ? « Mademoiselle, auriez-vous du feu s’il vous plaît ? » Non, trop gentleman cambrioleur. « Excuse-moi t’as du feu s’te plaît ? » Un peu trop amical, du genre de question qui amène une invitation à boire un canon. Mais à trop tergiverser, l’inconnue m’avait largement dépassé et le tac-tac de ses talons s’éparpillait dix mètres derrière. Trop tard. J’ai mis mon joint dans un mouchoir puis le mouchoir dans ma poche pour plus tard.

J’ai repassé des dizaines de fois cette scène avec une même question qui se cognait aux bords de ma raison : dans quelle genre de société un homme s’interdit de demander un service à une femme pour ne pas qu’elle pense qu’il la drague ? Une société tiraillée par des forces contradictoires, c’est une certitude. D’un côté de la corde, nos réflexes culturels, transmis de génération en génération et sans heurts jusqu’à très récemment. De l’autre, un mouvement porté par une élite restreinte en nombre mais pas en influence qui cherche à tuer le père. Ecartelé entre ces forces irréconciliables, le citoyen s’y perd mais se doute bien que les modernes l’emporteront sur le temps long. Le souci, si souci il y a, est que le balancier de l’Histoire se charge toujours du poids des erreurs précédentes pour basculer dans l’autre extrême. Pour ce cas précis : faire table rase de l’ancestral rapport homme-femme. Il faut que les genres soient à égalité, complémentaire est un mot si vulgaire. Et si l’égalité penche dans le sens des femmes, c’est mieux encore. Voyez les sites de rencontres, les services exclusivement réservés à la gent féminine. Dans leur élan ils – pardon : « elles.ils » – empruntent des arguments aux fondamentalistes de tout poil de barbe pour cloisonner les genres quitte à abolir le vivre-ensemble. Comment s’étonner puisque chaque concept politique importé des Etats-Unis, comme c’est le cas du féminisme ou encore de l’antiracisme, a pour finalité de cloisonner la société en catégories hermétiques ? Le particularisme au détriment de l’universalisme, le client plutôt que l’électeur. Séparer pour mieux faire régner le marché. Ces féministes cherchaient à chasser les porcs de l’espace public, c’est l’altérité qu’ils égorgent. Dorénavant, il faudra prendre toutes les précautions pour solliciter une femme dans la rue, dans un café, a fortiori si elle est belle et que vous êtes seul.

C’est alors un des plus beaux fleurons de notre ADN qui va disparaître, celui de la drague à la françoise. Pas celle des frotteurs du métro ni la drague lourdingue, le « eh j’te parle, reviens ! », mais la galante. La porte battante tenue avec un sourire d’agent immobilier, le compliment gratuit, offert pour la beauté de l’instant. Nous nous transformons lentement en Allemands, oh n’y voyez pas d’injure frères germains, juste que nous étions si différents. Désolé pour vous Mesdames, tant que le balancier s’élance dans cette direction, les sourires se raréfieront, sauf bien sûr pour les comètes au déhanché affriolant. Elles, seront toujours courtisées par des mignons ravalant leur autocensure pour aller au-devant. Désolé également pour vous Messieurs qui n’aurez plus le choix qu’entre le cercle proche et le clic. Car pour accentuer le processus de dé-latinisation de notre société américanisée, les géants du net arrivent à la rescousse. Plus besoin de charmer puisque tout se mesure, se quantifie bien au chaud derrière l’écran. Les étoiles ne se pêchent plus au fond des yeux, elles se plaquent sur un profil décharné. « Regarde Boris la fille qui m’a liké. Elle a mon âge, vit à seulement cinq kilomètres et comme moi elle aime les balades en forêt et le bowling ! Je lui mets trois étoiles de suite ! » Nous sommes devenus de simples produits de consommation dont nous sommes les consommateurs. Des cannibales au regard éteint.

 

Un retour au siècle passé permet d’éclairer la présente analyse. Mon arrière-grand-mère m’avait raconté dans les tréfonds de mon enfance comment elle avait rencontré mon arrière-grand-père. Paris n’avait pas encore claqué ses portes capitonnées à la gueule des prolos, c’était entre deux guerres, l’époque des Mérovingiens vu d’ici. Nana avait noué ses cheveux blonds en chignon, Pépère, enfilé son costume du dimanche, enfin son costume. Oui, le populo s’endimanchait et sortait aérer sa parure élimée au lieu de s’affaler en survêt le smartphone dans une main, la télécommande dans l’autre. Au Balajo, ça guinchait sec sur la piste de twist, ne m’en voulez pas pour les approximations musicales, il s’agissait peut-être d’accordéon ou de chansonnette. Quel qu’ait été le son, Pépère a dirigé son tarin vers la coquette et n’a pas reporté son courage à demain. « Salut, moi c’est Henri, mais tu peux m’appeler Riton. Je t’invite à la prochaine ? » La réponse, vous la connaissez, la fin aussi il me semble.  

Ma grand-mère a fait de même pour me rapporter sa rencontre avec le grand-père, un peu plus tard dans le siècle, quand le Général à moustache présidait. Elle allait acheter des soutiens-gorge – c’est du moins ce que l’histoire a retenu – aux Grands Boulevards. Un bel homme, banane au vent et cravate bien serrée, s’est approché et lui a demandée s’il pouvait l’accompagner, l’aider à porter ses courses. Pensez-vous ? Qu’il la suive essayer des sous-vêtements ! Non, il allait l’attendre là et ils iraient boire un café quand elle en aurait terminé. Le loubard domestiqué a sagement attendu et la belle est revenue. Ils ont pris ce café, un crème pour Monsieur, un déca pour Madame. Simple comme un coup de foudre. Une autre antiquité bonne pour les encombrants.

La rencontre de mes parents doit aussi à la drague, une histoire de famille apparemment. Enfin, ça, c’est ma mère qui l’assure. Au travail, un drôle de gars tournait autour de ses heures de bureau. Elle le trouvait beau, curieux. Après plusieurs escarmouches, le père a piégé sa proie et lui a proposé un musée, c’est qu’il avait tâté le terrain le gros malin ! Elle a rougi, dit pourquoi pas. Il est venu à l’heure au rendez-vous, bien rafraîchi sur les côtés, elle avec une demi-heure de retard, une belle ne doit-elle pas se faire désirer ? Il lui a tendu le bras sous les totems pacifiques du Quai Branly, l’a écoutée, il était doux, prévenant. Déjà à l’ancienne. Elle lui a parlé de son pays, celui des aigles et des plages d’azur et à la fin du rencard il savait tout de sa vie. Elle l’a fait lanterner, histoire de, peut-être par amour du marivaudage, elle qui aime tant l’odeur des vieux ouvrages.

Pour revenir à cette nuit d’automne, que ce serait-il passé si je n’avais pas été atteint par ce complexe de mâle déboussolé ? Je lui aurais demandé du feu, peu importe les termes exacts puisque je n’avais rien à me reprocher et non plus à m’excuser pour tous les oppresseurs de la création. Peut-être qu’elle aurait été surprise, mais agréablement. Ça faisait si longtemps qu’un mec ne l’avait abordée. Du feu, oui, bien sûr. Quoi, tu fumes un joint face à Notre Dame ? Ouais, tu sais, Notre Dame ou une autre… Un rire se serait échappé de sa grosse écharpe moutarde. Un sourire large, avec des dents du bonheur pour croquer dans la brume. Peut-être qu’elle serait repartie avec un zeste de regret ou qu’elle aurait pressé le pas, indifférente. Peut-être que j’aurais oublié jusqu’à cette introspection avant que nous nous retrouvions quelques années plus tard via un site de rencontres avec la certitude de s’être croisés quelque part. En définitive, qu’est-ce que ça aurait changé que notre histoire ait démarré à un coin de rue ou sur un écran tactile ?

Tout. Rien.

 

Jérémie Schwartz, le 10 février 2019

 

Poutine

Vladimir Vladimirovitch Poutine

Kremlin

Moscou, Russie, 103073

Monsieur le Président,

Ecrire un courrier en 2022 n’a rien d’évident. Il faut aimer tâtonner, perdre son temps. C’est vain, c’est désuet. Bouteille à la mer en langage de marin. D’autant plus que ma décision n’est pas encore arrêtée. Peut-être que je déchirerai ce courrier en mille morceaux après y avoir apposé le point final. Que je le garderai au fond de mon cabas en me répétant chaque matin qu’il faut que je l’envoie. Quand bien même je décidais de le poster, parviendra-t-il jusqu’à votre bureau ?

Quoi qu’il en soit, sachez, Monsieur le Président, qu’il sera beaucoup question d’amour dans cette lettre. Un mot étrange, même pour une enseignante de langue comme moi. Un mot bondissant, jamais utilisé à bon escient.

Je suis née sous l’ère du camarade Khrouchtchev et bien qu’on en parle comme d’une époque de dégel, il fallait s’accrocher et filer droit. Malgré la dureté de nos vies, j’ai aimé l’URSS, même celle du camarade Brejnev, les défilés interminables à taper dans des mains épuisées par le froid mais le sourire intact. Je vivais, pardon, nous vivions dans le plus beau pays du monde, un grenier de merveilles où l’espoir se semait par poignées. Les choses paraissaient simples : un logement assuré, un travail à vie. Une destinée commune. La culture racolait jusqu’aux datchas les plus reculées, les petites gens se bousculaient pour assister à l’opéra, au théâtre. Les livres ne se cantonnaient pas aux bibliothèques bourgeoises, s’alimenter l’esprit était parfois plus simple que de s’alimenter tout court. A l’intérieur du cadre strict du socialisme, d’immenses étendues d’évasion et de savoir. C’était ça aussi l’URSS : déguster du caviar sur une tranche de pain rassis. De toute manière, notre histoire ne se décline qu’en grandiose ou en pathétique. La normalité n’est pas slave, ni caucasienne, ni sibérienne, ni aucun de tous les peuples qui nous composent.

Si j’ai aimé l’Union Soviétique de gré et de force, ce fut plus long avec la Russie, vous vous en doutez. Le chaos des années 90 laisse encore ses stigmates dans notre inconscient. Dix ans de sauvagerie, un mouvement de foule géant où chacun, orphelin de repères, aurait été prêt à piétiner son voisin pour ramasser de quoi pas mourir de faim. Nous n’étions rien de plus qu’un sac plastique coincé dans les branches de décembre. Comme mes compatriotes, j’ai autant souffert de l’effondrement de notre monde que de tout ce qu’une clique de bandits s’était accaparé. A longueur de programme télé on les voyait parader, coupe de champagne à la main, avec les héros de la démocratie, vantant les opportunités dont eux seuls profiteraient. Quelle humiliation ! Puis vous êtes arrivé dans votre costume de fonctionnaire un peu terne sur un air de j’ai vu de la lumière. C’était le début du siècle, une éternité ! Petit à petit vous avez débarrassé la patrie d’une bonne partie des sangsues qui pompaient nos énergies fossiles, ramené à la raison les voyous à la petite semaine. L’économie est repartie, des écoles rouvraient, un souffle de vie nécessaire, pas aussi puissant que celui gonflé à l’hélium du socialisme, mais un frisson à votre évocation.

J’aime la façon dont vous incarnez la Nation. Vous n’avez jamais eu peur de personnaliser notre drapeau, vous êtes la Russie et la Russie le sait. Après vous, les présidents seront des PDG qui se parachuteront doré à peine arrivés. Vous touchez le cœur des modernes, des nostalgiques de Staline, des Orthodoxes, des Tchétchènes, des babouchkas sous leur chandail émietté, des têtes brûlées, des nationalistes, des entrepreneurs, des Russes de la diaspora et de l’au-delà. Vous enjambez les classes sociales, les rivalités ethniques, tous les Russes ou presque autour d’un homme. Peu importe comment ça se passe ailleurs, chez nous c’est comme ça.

J’aime aussi la façon dont vous avez relevé notre peuple face aux autres. Votre entêtement à exiger le respect et à tonner notre importance dans une mappemonde que nous traversons en grand écart. Bien sûr, nous ne serons plus les maître des cieux, le temps de la guerre froide était si binaire : le yin, le yang et leurs alliés respectifs. Toutefois, notre République a retrouvé de la voix ; le pitre gorgé de vodka qui se vautrait devant les puissants pour réclamer des lignes de crédit supplémentaires n’est qu’un lointain délire. Dorénavant, nous pouvons nous permettre d’agir, et loin, et de modifier le cours de l’injuste. Nous avons sauvé la Syrie de l’inconséquence des occidentaux quand la cacophonie régnait et que ces derniers soutenaient des rebelles tout sauf modérés. Je suis fière que mon pays n’ait pas cédé aux provocations puériles et à l’immédiat. Dans quel état pataugerait l’Orient si nous avions le sang nord-américain ? En opposition à ces excités de l’opinion publique, la Russie ressemble à une vieille dame patiente. Sévère et rassurante. Les Chinois, les Indiens, les Iranien, les Turcs l’ont compris. Pour les autres, on pourra rajouter « à leur dépens ». Vous avez libéré nos frères d’Ossétie, d’Abkhazie, de Crimée, du Donbass et de tant d’autres lieux où notre présence était menacée. Bien sûr d’autres embûches nous attendent puisque les pays baltes manivellent la haine du russe et l’Occident continue sa croisade contre tout ce qui ne mange pas dans sa gamelle. Mais je sais que vous ne céderez pas et finirez par l’emporter.

Pardon, je m’éloigne du sujet… C’est dans cette Russie, votre Russie, que mon fils Sacha a grandi. Mon mari parti brutalement d’un cancer, je l’ai éduqué seule dans le respect des traditions, avec sévérité je le concède mais il fallait bien que l’autorité survive à son père. Les années se sont égrenées, plus tranquilles que je ne l’aurais imaginé. Une vie simple comme le 2 pièces que nous partageons à Mourmansk, lui la chambre, moi le salon. A mon grand désespoir, les études ne l’intéressaient pas et il jonglait avec des petits boulots qui lui permettaient des à-côtés dérisoires. Son avenir paraissait bouché mais il se tenait, dieu merci, loin de l’alcool et de la virilité de bas étage. Un bon garçon, sans histoire. Je me rappelle comme d’un passé qui repasse sans cesse du jour où on m’informa qu’un brise-glace nucléaire avait perforé le port et qu’on estimait le nombre de victimes à celui d’un carnage. Sacha n’aurait jamais fait de mal à quiconque, un brave garçon, vraiment, pas une bagarre, jamais un mot de trop. Seul le ciel sait pourquoi la haine de l’autre, l’Emirat Moscovite. Toute cette boue. Il avait dix-huit ans et les médecins lui annoncèrent qu’il aura « seulement » la jambe amputée au niveau du genou. J’étais dévastée mais lui encore plus.

Je tenais à vous remercier de lui avoir redonné dignité. D’abord, en le visitant dans sa chambre d’hôpital, comme vous l’avez fait pour toutes les victimes, avec la plus grande discrétion. La photo de cette rencontre est accrochée sous bonne escorte dans notre appartement et la date de ce jour inoubliable, comme un post-it collé sur mon cœur ridé. Car vous avez sauvé mon fils en le regardant bien dans les yeux, comme un homme et pas comme une bête blessée, et en lui disant qu’il était temps de se battre. Qu’il était trop jeune pour s’apitoyer sur son sort. Que son pays comptait sur lui et que c’était le seul moyen de vaincre ceux qui lui avaient fait ça. Un électrochoc quand tous les proches et amis, gênés par ce creux au niveau de la couette, l’accablaient de commisération avant de prendre congé, soulagés de quitter cette odeur d’hôpital. Vous lui avez transmis un je-ne-sais-quoi qui l’a contaminé. Une flamme de votre feu intérieur peut-être. Sept mois plus tard, sa prothèse ne le dérange plus pour marcher, ni pour affronter le regard des autres. Il se considère comme un survivant, un blessé de guerre. Des fois, pour rire, il me dit qu’il en serait presque fier ! Puis il s’est trouvé une fiancée douce et attentionnée, pense à suivre une formation dans le tourisme ou l’hôtellerie, c’est qu’il a la vie devant lui ! Avant votre venue, il se terrait de honte sous ses perfusions. Vous en avez fait un homme droit et courageux. Un Russe comme vous les aimez. Je ne vous en remercierai jamais assez.

Ana Boronine

Jérémie Schwartz, le 2 février 2019

 

 

Le clown

Bien sûr que ça m’attriste… Quoi ? Vous voulez que je vous raconte ? Vraiment ? Hum, allons-y alors. Oui, je suis le dernier clown de France. J’ai vu tous mes camarades se démaquiller et ôter leurs grandes chaussures pour suivre une voie plus sûre. Non seulement je suis seul mais côté travail… Disons que je sors de moins en moins mon costume du placard. Oui, elles sont rigolotes pourtant, je sais. Mon métier le reste de l’année ? Un peu de tout à vrai dire, de l’intérim dans la vente, le guichet au théâtre les jeudis soirs. Je file des coups de main à des amis de temps à autre. Puis bassiste dans un groupe de metal mais on tourne plus trop en ce moment. C’est pas facile facile tous les jours mais je m’accroche, puis clown c’est ce que j’aime depuis tout petit. Me déguiser, tirer la langue. Ou prendre une voix rigolote pour amuser la galerie. Tant que je peux exercer ma passion j’me gênerais pas. 

Je mentirais si je disais qu’on l’a pas vu venir. Ça a commencé avec l’interdiction de la présence d’animaux sauvages dans les cirques. Entre parenthèses c’est assez hypocrite cette notion d’ « animaux sauvages ». Qui se déplacerait pour applaudir un berger allemand avaler des croquettes en dansant sur du rock ? Et même dans ce cas y’aurait eu des assos pour nous accuser de maltraitance et exiger qu’on les reloge dans des familles d’accueil. Heureusement que c’est pas des animaux sauvages qui meurent dans les mines en Afrique pour récolter le minerais qui sert à l’assemblage de nos smartphones Sinon ils auraient fait interdire le téléphone. Mais non, on va pas interdire le téléphone ma grande, c’était une façon de parler. Tu vois pas ? Pas grave. Ok, je continue, pas de panique. J’en étais où ? Oui, l’interdiction des animaux. On a joué le jeu, hein, pas le choix, mais le cirque sans éléphant ni singe savant… Un spectacle presque comme les autres, sans saveur. Après, va faire le poids face à Netflix. Alors forcément, hein, la fréquentation en a pris un coup et pas mal de cirques ont fermé boutique. Merci les écolos ! L’activité se cassait déjà la gu… la figure et il a fallu qu’un acrobate de Charleville-Mézières se brise la nuque lors d’une répétition pour que le gouvernement interdise les représentations de trapèze. Déjà que les femmes à barbe et les animaux avaient foutu le camp, c’était le tour des balèzes… Bref, là, on a tout de suite su que c’était la fin des haricots. Sans animaux ni acrobates, nous, les clowns, on était parmi les derniers à tenir le chapiteau pendant que les gradins se vidaient.

Dans les années 2020, le cirque ne ressemblait plus à cette bulle d’étrangeté où tous les Français, les riches, les pauvres, les gros, les citadins, tous, venaient s’évader de leur quotidien. Ça vous paraîtra surprenant mais avant y’avait des cirques dans tous les coins de la France. Y’en avait pour tous les goûts : les classiques, les avec des chevaux, les modernes, les historiques en plein Paris. Puis ce côté Belle Epoque avec ces couleurs chatoyantes et ces chapeaux haut-de-forme. Vous savez, les chapeaux pour les hommes, très hauts, d’où leur nom. Haut-de-forme. Les numéros défilaient, intemporels, traversaient toutes les époques. Mais les temps, eux, ont changé… Les parents préfèrent maintenant emmener leurs enfants dans des parcs animaliers immersifs ou des escape game. Ça change des écrans, c’est bien.

Devant la gravité de la situation on s’est même regroupé dans un syndicat : le Collectif pour la Liberté des Outrecuidants et des Ouistitis de la Nation (le CLOON). Et on y a cru. Avec les copains on a même été reçu en nez rouge par Philippe Edouard, le premier Ministre de l’époque. On pensait qu’il avait entendu notre désarroi et compris qu’il y était un peu pour quelque chose. Ce qu’on demandait était pas non plus extravagant. On voulait juste faire rire. Hôpitaux, maisons de quartier, écoles, sanatoriums, prisons, n’importe quel endroit qui voudrait rire de nos blagues. Ah, on s’est bien fait rouler, il cherchait juste à gagner du temps. J’aurais dû m’en douter en le voyant, moitié de crâne à l’air et sec comme un coup de matraque… Mais pardon, ne parlons plus politique, restons sur les vrais clowns. Après l’échec des négociations, donc, près du tiers des cirques a fermé et de nombreux camarades ont perdu la foi. Puis la dégringolade a continué.

Alors on a foutu le bazar, ce qu’on fait le mieux. Les « clowns braqueurs » ? Promis je vous en parlerai mais n’allons pas trop vite. Y’a eu les pétitions, les manifs à Paris et en région. Les opérations « ville triste » où on se déguisait en clowns tristes – vous savez avec un sourire à l’envers, comme ça – et on sortait dans la rue et les transports comme si de rien n’était pour protester silencieusement. Un échec : on faisait pleurer les gosses et les parents nous fichaient leur poing dans la tronche. Avec du recul, c’était pas la meilleure solution. Entre les films d’horreurs et les connards… oui, pardon, j’ai dit un gros mot… et les idiots qui s’habillaient en clowns pour terroriser leurs voisins… Alors, avec le Collectif on a opté pour une autre méthode : placarder des affiches où on nous voyait derrière des barreaux avec marqué : « Chaque année des clowns disparaissent de leur milieu naturel par la faute de l’homme politique. Aidez-nous à les sauver ». Même l’humour marchait pas. Alors, on a tenté les concerts de casseroles devant chez Philippe Edouard, mais un reptilien ne dort jamais, on a juste récolté des flashballs dans les côtes dormantes. Maintenant je vais vous raconter ce que je sais des clowns braqueurs. C’est pour se venger des humiliations du premier Ministre et des autres Randonneurs que cinq clowns d’un chapiteau de Lyon ont décidé de faire péter la banque. Ils étaient pas à leur deuxième braquage à main armée – et en nez rouge ! – que les policiers les ont attrapés et direction la cellule pour longtemps. Si je connais les clowns braqueurs ? Personnellement ? Tous les clowns se connaissent… Alors oui, de vue. Pas des mauvais gars, juste des rêveurs qu’on avait brisés.

Le plus dur est de savoir qu’on n’a pas été soutenus par les générations de spectateurs qu’on avait régalés. Ça, oui, c’était dur. Les autres clowns ont alors jeté l’éponge. Au début, le CLOON organisait des banquets clownesques, genre anciens combattants qui reparlent du bon vieux temps. « Ah au moins à l’époque, ça filait doux en Algérie… » Ah… Bien sûr, vous comprenez pas la référence. En tout cas c’était un peu triste. Au bout de quelques années, le cœur n’y était plus. Plus personne n’exerçait et c’était trop douloureux de revêtir notre vraie peau une fois l’an. Mieux valait tuer le clown qui s’agitait en nous.

Désolé les enfants, j’étais censé vous faire rire et me casser la figure toutes les deux minutes. Mais voilà… Gédéon m’a demandé si j’étais triste d’avoir aucun copain. Et j’ai voulu vous parler de mon histoire. Sinon vous avez vu mon nœud papillon ?

Jérémie Schwartz, le 21 janvier 2019