Hommage pré-mortem à Gérard Depardieu

Profite mon Gérard, profite des jours qui te restent à tirer ici-bas. Cramponne tous tes kilos à l’aiguille des secondes, cesse d’être pressé, de penser au futur proche ou antérieur et bloque le pilote automatique sur « maintenant ». Ne ricane pas bêtement Gérard et prête attention. Kiffe maintenant car une fois l’arme à gauche ç’en sera terminé de Liberté, de vos virées sur ta bécane brinquebalante, toi à l’avant rugissant de plaisir et elle, amante échevelée les ongles plantés dans ton manteau de cuir. Car à peine mis en bière ils te panthéoniseront, te passeront à la javel du consensuel. Feront de toi un Coluche sans les restos, une icône bobo à la gueule de populo.

De qui je parle ? Mais d’eux voyons. De ces gominés de la pensée, tapis de course de midi à deux et dîners avec le tout-Paris dès que l’occasion fait le larron. Vedettes de poche tout contents d’appartenir à la caste suprême, morgue en eau de Cologne et vérité au bout du prompteur. Parité oblige, tu seras aussi récupéré par les pimbêches dictant le vivre-ensemble depuis leur tour d’argent, toutes abonnées aux injonctions de réseaux sociaux pour vomir les affreux, les sales et les méchants dans ton genre. Ils comme elles oublieront aussi vite qu’ils t’ont moqué toutes ces décennies, qu’ils ont fait de ton nom un synonyme honteux, une périphrase crasse. Tu étais la représentation de ceux qui votent mal, pensent bête, rotent, et pas seulement à table. Ils t’ont traité de chancre, de vil, de père absent, t’ont attribué tous les maux de tes enfants. Peut-être la seule pique qui a fait mouche. Qu’en savaient-ils, eux, de la douleur de perdre un fils ? Jamais tu ne pourras oublier ces calomnies, jamais ! Tes futurs amis n’auront pas ce souci. D’ici peu, terminé Depardieu l’outrancier qu’on tourne en ridicule pour se donner le beau rôle. Gauchistes de salon, libertaires biens nés et libéraux au cœur dur dans un même bal des faux culs pour t’acclamer, te sanctifier par la grâce de l’instant T. Ah, tu rigoles moins maintenant ! Leurs railleries rangées dans un coin de déni, ils t’ordonneront légende française avec autant de majuscules que le clavier de leur smartphone le permet.

Non malheureux tu n’y couperas pas. Tu auras beau danser la lezginka avec Ramzan, te pavaner dans ton costume de Ministre d’une sinistre république russe et continuer à cracher sur le pays qui t’as tout donné, ils passeront l’éponge le moment venu, te distribueront autant de médailles qu’un cacique soviétique en bout de course pouvait en supporter.

Soudain, ils se rappelleront Le Dernier Métro, ton idylle théâtreuse avec la Deneuve sur fond de Gestapo et de Paris sous les bombes. Fondront pour le duo le plus complémentaire du cinéma français que tu formais avec Pierre Richard, s’offrant à travers La chèvre une virée en Amérique latine tendre et déjantée sous la baguette de l’immense Vladimir Cosma. Tes nouveaux admirateurs s’épancheront de tweets en émissions spéciales sur les grands classiques de notre littérature offerts aux Français par le biais de celle qu’on appelait télé : Le comte de Monte-Cristo, Germinal, Le Hussard sur le toit et Cyrano que tu incarnais jusqu’à la pointe de la péninsule ! Attendris, ils reverront les images presque sépia de Jean-Claude, le voyou des Valseuses. Le-rôle-de-ta-vie, qu’ils péroreront ! Puis ils évoqueront Le retour de Martin Guerre, Buffet froid, Sous le soleil de Satan, La tête en friche, Jean de Florette et j’en passe, poussant la mauvaise foi jusqu’à excuser les innombrables navets alimentaires auxquels tu as prêté ton immense filmographie.

Pis, ils se targueront de découvrir le vrai Depardieu, avec guillemets et emphase. Zoom sur le petit Gérard, sur tes parents, Dédé et Lilette, des modestes comme ils ne les aiment que dans les films de genre où triomphent leurs valeurs. Les chiens, ils se pencheront avec tendresse sur le loubard déscolarisé de Châteauroux version garnison US. Sur tes zigzags, tes coups de sang. Ils salueront l’épreuve d’avoir appris à lire par toi-même, les milles maux endurés pour monter sur les planches et t’accaparer ta diction. Farcis de diplômes de grandes écoles aux sigles sophistiqués, ils se permettront de vanter l’autodidacte, le gamin du peuple, notion subitement délestée de sa charge péjorative.

Alors savoure l’instant où ces salauds te haïssent autant que tu le mérites ! Bientôt ils t’aimeront d’amour et d’eau fraîche, s’accapareront l’affection populaire façon résistants de la première heure. Jurisprudence Johnny, le chanteur des beaufs arrosés aux allocs devenu, décès aidant, l’icône glamour que l’on connaît. Citer Patrick Dewaere, ton frère maudit, ton alter-ego, aurait peut-être été plus à-propos. Tous ces hommages post-mortem auraient dû t’alerter mais non, tu préférais t’enfoncer en tentant de déboulonner ta légende ! Con de toi qui pensais t’en sortir comme ça… S’il règne encore le jour de ta mort, je suis certain que notre Président -tu sais le manager cocaïné au regard d’égaré qui a autant d’empathie qu’un objet connecté- je suis certain donc que notre Présidentprononcera, larmichette à la boutonnière, quelques boniments sur ton cercueil avant le dernier envol. Buzz après buzz tout s’oublie, l’instant recouvre le précédent. La mode est aux revirements, qu’importe ce qu’on a été, ceux qu’on a piétinés. La sincérité du moment, autre façon d’avoir raison tout le temps. Attention, le pire reste à venir car ils ne se borneront pas à ta carrière et justifieront tes excès les plus inexcusables.

Depuis l’au-delà, tu hurleras à l’infamie, plein de ressentiment pour tes nouveaux admirateurs. Peine perdue, ils poursuivront leur balade, en cadence et sans fausse note. Les fesses confortablement calées dans les nuages et les doigts de pieds dans un arc-en-ciel, tu observeras avec effroi des lycées agricoles, des places, des squares, ou que sais-je encore, revêtir ton nom commun. L’angoisse de voir que des gamins en rupture traîneront leur spleen dans un bahut de chômeurs en formation rebaptisé Gérard Depardieu ! Impuissant, tu laisseras les soulards de Meurthe et Moselle s’emplafonner contre ton rond-point, minable construction inaugurée une après-midi orageuse par un maire à la main baladeuse.

Puis parlant paradis, là-haut c’est perpète mon Gégé. Tu rumineras ad vitam ces éloges fielleux, déambulant à poil, bidon au vent, la queue caressant les pâquerettes. Et tu t’ennuieras à mourir si c’était déjà fait. Par désœuvrement, tu finiras par débouler dans le bureau de l’intendant, je ne sais comment tu le désigneras, toi qui as éclusé tant de croyances et de contrées.

– Bonjour Monsieur Gérard, que puis-je pour vous ?

– Ras l’bol d’ces fumiers qui parlent de moi comme si on avait élevé les cochonnes ensemble ! Merde ! J’arrive même pas à leur pisser dessus quand je les ai en visu !

– Mais vous savez bien qu’aucune interférence n’est possible entre ici et en bas. Vous avez signé la décharge en connaissance de cause avant de franchir nos grilles.

– Grrr… fais chier… A propos, y’a pas moyen de se rincer le gosier avec autre chose que du sirop de rose ? Je sais pas moi, y’a du raisin à foison, du muscat, du cardinal et personne pour le transformer en pinard ?

– Non, Monsieur Gérard. Vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes dans un espace sans alcool, de même que la cantine est 100% végan et sans gluten.

Alors tu claqueras la porte et iras chercher un petit bout d’enfer au paradis, de quoi te cramer le palais avec des merguez trop cuites et te tâcher de Beaujolais, le tout en reluquant des courbes et des cheveux tombant sur des épaules nues. Alors profite mon Gégé : bâfre, jure, déconne, déraisonne, maudit les importants, les beaux-pensants. Sois encore à nous quelques temps car dans un jugement de Salomon dont elle a le secret, l’éternité te coupera un bras pour l’offrir à ces bâtards.

8 novembre 2018

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