La dispute judéo-arabe

Heureux temps que celui où juifs et musulmans pouvaient se haïr sans avoir à rougir… Car par orgueil ou désarroi, un rappeur particulièrement populaire auprès des jeunes a brisé cette belle harmonie il y a plusieurs années déjà. « Ce qui nous rassemble », a-t-il hashtagué un soir de déprime après une nouvelle agression à caractère antisémite. Dans sa ville cette fois. Celle dont il vantait la chaleur et le cœur « gros comme ass » à longueur de tubes. Non content de son coup de sang, il a récidivé les semaines suivantes. Ça a pas mordu de suite, l’hameçon a longtemps flotté dans les eaux troubles de l’indifférence. Mais il s’est acharné, Rien lâcher a toujours été son crédo. Entre un clip rageux où il tirait sur un joint depuis un lit superposé de maison d’arrêt et un concert à guichet fermé, le Rappeur allait à la rencontre des juifs de France. Des rabbins débonnaires, d’ennuyeux responsables communautaires, toute une galerie de différence pas si lointaine. Lui, la caillera au casier lourdement chargé, devenu en un claquement de clics ambassadeur de la paix entre les peuples, un Thuram sans lunettes, un Jamel avec deux bras. Et que l’eau ça mouille, et que le racisme ça tue… Un seul mot à la bouche : « franginité », un Mon Frère chaleureux valant mille MonSieur.

Bien entendu, le milieu du rap a raillé la démarche, conscient du coup de comm’ à vil prix, de l’opportunisme d’un M.C. en manque d’inspi. Le Rappeur, ce rat de gouttière, répondait qu’il était sincère et sa carrière, toujours au top, hamdoulillah. Sourire comme un croissant de lune, il balayait les critiques du revers de sa veste en cuir. « Franchement frangin, la seule chose qui m’attriste, c’est la solidité du mur d’ignorance qui sépare encore nos deux peuples frères. C’est le serpent de la haine qui se mord la queue, coupons lui la tête. Que les soi-disant ennemis se rencontrent enfin pour dépasser les préjugés car la haine est ignorance, ou que l’ignorance mène à la haine, c’est la même. » Puissant, n’est-ce pas ? A croire qu’il avait avalé un dictionnaire de citations de supermarché pour masquer la faiblesse de son projet. Il a longtemps ruminé sa nouvelle punchline, « ce qui nous rassemble », l’a tournée dans tous les verlans, a tenté des anagrammes de la mort, puis Eurêka !

L’initiative « Invite ton feuj / Invite ton musul » était née. Le Rappeur et son équipe ont choisi pour cadre la cuisine. Le leurre parfait. C’est alléchant et y a pas plus pertinent pour saucer les différences. Mais tellement bête à la fois. J’imagine qu’il enchaînait les joints devant une émission culinaire débile quand l’illumination lui est venue. Une idée aussi sotte pouvait pas venir d’un esprit sobre. S’est tourné vers son pote : « Oh frère, imagine, on fait pareil mais avec une famille feuj et une famille rebeu. Genre ils s’invitent chez eux, font à grailler, tu vois, et ils discutent, apprennent à se connaître. Tu vois comme quand on était parti en échange à Bristol. » « Ouais, sauf qu’eux, jamais ils sont venus chez nous haha ». « J’avoue, c’est pas le bon exemple. On n’a qu’à faire un truc carré, on filme ça bien, avec du bon matos pour donner l’impulsion. Puis après les gens y vont suivre d’eux-mêmes, tu verras j’suis sûr ça va péter ! »

Les deux premières familles inscrites au programme y sont allées à reculons. Dire qu’elles avaient la bonne intuition… Malheureusement, elles sont vite rentrées dans le rang, bien aidées par les regards inquisiteurs du caméraman et du perchiste, serrés dans les 22m2 du salon. « En fait, vous êtes pas tous riches », entre deux bouchées de tajines. « Et vous, pas tous fondamentalistes », répondaient les fourchettes de houmous. Vas-y, gros plan sur les yeux embués de la maîtresse de maison. Vite, une voix off pour enfoncer le message dans les crânes : Shmuel, Shmuela et leurs quinze enfants remarquent à quel point ils sont proches de Ahmed et Ahmeda et leur progéniture. La culture, les valeurs, les traditions, ils feignaient de se découvrir du commun et la question palestinienne s’éloignait. Mais pas tant que ça, il fallait bien crever l’abcès. Ouais, Proche-Orient, parlons-en. Les premiers échanges sur le sujet ont électrisé la tablée, le pire était à craindre, invectives, sales bâtards !, ou départ précipité. J’y ai presque cru. Mais non. La gourmandise était trop forte. Repus de mets tout sauf gluten free, ils sont arrivés à la conclusion que « sioniste » et « antisioniste » étaient des concepts étrangers à leurs vies, à leurs galères, étrangers tout court. « C’est pas marqué ONU, on va pas voter pour ou contre la création d’un Etat qui existe depuis près d’un siècle ou dessiner les frontières d’un autre. » Mieux : « Si l’Orient a pas besoin de nous pour parvenir à un accord de paix, on n’a pas besoin de l’Orient pour cohabiter ici, à Sarcelles ». Une fois passé le quart d’heure géopolitique, ils s’en sont retournés à des discussions de salon de coiffure. Le loyer, les enfants, que sais-je encore, les vacances et le beau temps. Enfin, ils se sont quittés sur des échanges de recettes et des vœux de bonheur. Le tout accompagné d’une musique de fond suintant la fraternité universelle, genre We are the world. La voix off de Big Brother achevait de convaincre les indécis en souhaitant shalom, salam, salut à ces cousins qui venaient de se retrouver. A gerber. Toutes les familles filmées lors de ces agapes d’HLM semblaient aussi ravies, ou du moins jouaient très bien la comédie. A vrai dire, c’est ce qu’on m’a rapporté, je n’ai jamais pu regarder que la première émission. Visiblement, les repas hors caméras se sont déroulés dans cette fameuse franginité, même pas d’incident à se mettre sous les dents.

En six mois, plus de 10.000 participants étaient tombés dans le panneau. Considérant la force de frappe des médias à la botte de la bien-pensance et la robuste démographie des deux communautés, l’effet boule de neige ne s’est pas fait prier. Devant le succès de l’initiative, le site lancé sans vraie ambition croulait sous les nouvelles demandes d’inscription. Une structure a été créée et le Rappeur, maudit soit son nom, a embauché deux CDI. Médiatisée au possible, « Invite ton feuj / Invite ton musul » a fini par échapper à son créateur. D’autres rappeurs ont embrayé, chacun voulait son juif à la maison pour la beauté de son fil d’actu. Trop alléchés par les retombées, les politicards et le premier d’entre eux, président on ne sait comment, ont saisi cette magnifique occasion. Une vague à surfer dans l’océan des mauvaises nouvelles ? Les Brice de Nice du gouvernement ont accouru avec leur grosse planche sous le bras. Oui, ces mêmes qui avaient instrumentalisé l’antisémitisme pour apparaître comme les garants de la Nation en temps d’élection et qui pointaient du doigt l’islam pour éviter d’évoquer la crise écologique, économique, sociale… bref pour éviter le reste.

 On a ensuite eu droit à une séquence de repentance collective inouïe. Un truc de télévangéliste américain où chacun des concernés se servait de ses réseaux pour s’excuser de tout et de son contraire. Oui, c’est vrai, j’ai pêché par communautarisme. Alléluia mon frère ! Je l’avoue, avant ça, je ne connaissais aucun musulman. Alléluia ma sœur ! Ils avaient soudain oublié les drames, les morts. Pas comme en Lybie, certes, mais allez le dire en ces termes à la mère d’Ilan Halimi. Donc, tablons-rase le passé, les vieilles rancunes, et pff, tout est oublié d’un coup de baguette magique ? Le pire, c’est que oui. Quelques mois plus tard, le site www.cequinousrassemble.fr a fermé par anachronisme tant la démarche était devenue banale. Le Rappeur, parrain de la réconciliation judéo-musulmane jouissait d’une aura sans égale, un message et il s’invitait à un shabbat-boulettes à Créteil ou au ministère de l’Intérieur pour une réunion de travail.

            Quelle abomination que cette réconciliation ! Ces crapules sont parvenues à effacer de nos mémoires le réconfort de l’entre-soi. Une bouillotte de certitudes quand il neige dehors. Si l’adage prétend qu’il faut mourir avec ses idées, vivre avec est un délice de tous les instants. Aimez-vous les uns les autres, ça lui a bien réussi au charpentier de Nazareth ! Allez donc voir le nombre de mariages mixtes causés par cette farce. Est-ce politiquement incorrect de se moquer des Moulouda Cohen ou des Shlomo Mohammad ? On se mélange, on se mélange puis on regrette. Vous verrez. La prochaine étape de la grande réconciliation ? Un gros malin voudra rabibocher le pays avec les Rroms, un influenceur ou un artiste quelconque ayant senti le filon. #InviteTonRroms, la belle affaire. Pour peu que vous vous inscriviez par bonne conscience, ou pire, par conviction, vous vous en mordrez très vite les doigts. Une famille de sept Rroms débarquera chez vous façon Kusturica, baskets bâillantes et maquillage de fond de métro. Un peu moins exotiques que dans ses films, ils auront par politesse laissé l’accordéon à la maison. Bouquet de jonquilles courbaturées à la main, ils serreront la vôtre énergiquement, pleins de « Merrci pourr invitation ». Imaginez un peu la scène. Les premiers échanges autour de l’apéro, vos remarques condescendantes sur la richesse de leur culture, leurs yeux goguenards posés sur vos objets connectés. Quant au repas…« Esmeraldo, vous reprendrez de la blanquette ? » Oui, avec gros plaisir ! Et que ça lèche l’assiette, et que ça change le bébé sur la table du salon. La porte d’entrée refermée vous soufflerez un bon coup, un regard alentour. Coussins renversés, nourriture disséminée avec soin dans tous les coins. Alep ville martyre en plein vingtième.

Pour rajouter au calvaire, vous devrez répondre à l’invitation de la famille Ivanovitch. Saute-mouton de l’autre côté du périph, une caravane grand format prêtée par la mairie communiste vous attendra chaleureusement. Des concepts bien étrangers à votre réalité, même si vous vous dîtes ouverts, je vous assure. Vous, votre mari et votre fille mordant dans un morceau de viande élastique cuisinée au dos d’un caddie, vaincus par l’incongru. Que cela semblera long puisque vos nouveaux amis insisteront pour vous faire découvrir leur répertoire de chansons traditionnelles. De préférence chevrotantes et qui vous arrachent les larmes. Fallait pas les lancer sur leur foutue culture reprochera votre mari dans le Uber qui vous ramènera à la civilisation. Avant de s’endormir, Esmeraldo s’adressera à sa femme Maria-Magdalena entre deux grincements de lit : « Ah, ils sont vraiment gentils ces Français ! » puis s’endormira, heureux et fier comme un notable.

Jamais ça s’arrêtera. Il vous faudra planter des encens avec les Hindous de La Courneuve, vous taper une semaine de jeûne de la parole chez des néo-bouddhistes. Mieux, distribuer des tracts, enfin non, attendre près d’un promontoire à tracts avec des Témoins de Jéhovah. De grâce, mettons fin au supplice du vivre-ensemble et reprenons notre repli. Qu’on reste serré dans nos convictions, bien confortables. Entre nous et puis c’est tout.

8 mars 2019

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