La neige

De plus en plus esseulés, les pingouins glissent sur la banquise et s’enfoncent dans les eaux glacées de l’Antarctique sans Kate Winslet pour un dernier baiser. Plus au nord, la Caraïbe se reconstruit avec peine, les typhons arrivant si vite que les scientifiques n’ont plus le temps de leur trouver un prénom. La liste est longue, n’en faisons pas le tour du monde. En parallèle, les accords iniques entre principaux pollueurs et l’urgence climatique reléguée selon les phobies électorales du moment. Voilà pour aujourd’hui.

Dans quelques années, des décennies tout au plus, le réchauffement climatique redessinera notre planète bleue comme une orange. Comme si un dieu sous opiacés jouait aux Sims avec ses créatures, engloutissant des villes, ébranlant des sous-continents. Les plus vieux ou les plus romantiques refuseront de quitter leurs atolls malgré la montée des eaux qui les dévorera tout cru. Par millions, les réfugiés climatiques tenteront d’escalader les barrières construites par les voisins pour les acculer à la mer, le Bangladesh se transformera en mouroir géant où des légions de miséreux reconstruiront chaque matin une digue que les eaux emporteront le soir. Vu d’Europe, des feux de forêts principalement, mais rien de comparable puisque Venise et Amsterdam qu’on disait foutues parviendront à éviter la noyade. On trouvera même de grands esprits pour se réjouir d’avoir remisé leurs habits chauds à la cave.

 Si nos pays se remettront bon an mal an du grand dérèglement, nos enfants ne connaîtront plus la neige, ces perles froides presque sucrées. Il faudra leur expliquer la nuance entre flocons et grêlons, ne pas lésiner sur les détails, tel un peintre décrivant tout en touché les teintes de sa palette. La nostalgie nous prendra souvent en hiver, quand seul le père noël de Coca luge encore sur des étendues blanches. On leur rapportera la boue sale qu’elle devenait en ville et qu’on ne pensait pas regretter, les bonhommes de neige avec carotte et bonnet. Oh, et les homériques batailles de boules de neige aux sorties des collèges, à trente contre trente ou à chacun pour soi ! On leur parlera de notre émerveillement quand on découvrait les premiers dépôts de l’année sur les feuilles des arbres en ouvrant nos fenêtres. De nos jurons devant le pare-brise gelé, de la raclette et du gros sel. Du bruit de nos bottes bruissant sur la mousse blanche, sensuellement, nos pas inscrits dans les précédents. Nous étions des Sioux suivant une route de coton.

Quand les monts enneigés se dénuderont, toute une frange de nos pays se retrouvera privée de son essentiel. Un montagnard ne peut s’épanouir sans blanc, pas plus qu’un Bordelais sans cépages. Désespérés, ils constateront l’érosion de leurs tours d’ivoire et la suprématie de la rocaille, du tiède. Les Alpes et les Pyrénées transpireront de douleur, les neiges éternelles se retrouveront bien seules. Au fur et à mesure que la blancheur disparaîtra des sommets, les stations de ski désarticuleront leurs structures métalliques en cherchant désespérément repreneur. Comme signe avant-coureur, la fermeture des supérettes d’altitude spécialisées dans les prix exorbitants. Ensuite, les bars et restaurants puis les saisonniers qui se raréfieront. Moniteur de ski deviendra une réminiscence bucolique, adieu combinaisons rouges et marque du bronzage sur le visage. Les stations auront toutes les difficultés à endiguer la fuite des badauds car proposer du VTT toute l’année quand on s’appelle Courchevel… D’aucuns tenteront sans plus de réussite des reconversions saugrenues : pistes pour saut de trottinette ou stages survivalistes géants. Une étude quelconque avancera le chiffre de 60% de stations de ski fermées dans l’hexagone en seulement dix ans. Les projections, elles, se montreront plus qu’alarmistes. Rares seront les stations françaises à survivre sur le temps long, certainement les plus élevées où seuls les joueurs du PSG et les capitaines d’industries pourront se permettre de planter le bâton.

            On ne skiera plus en Europe ou alors si peu et si cher. Se saisissant de l’occasion, Vladimir Vladimirovitch décidera de créer de toutes pièces des stations ultramodernes. Et « vertes » façon de rassurer le bobo sur son empreinte écologique. Des villages Potemkine seront bâtis autour de ces nouvelles pistes mais l’ère des pionniers russes commence à dater et il sera bien difficile de faire avaler à des banlieusards moscovites que le boulot de leurs rêves se trouve à plusieurs milliers de kilomètres à l’est, en direction du grand rien. Les stations de Sibérie n’attireront pas foule malgré les descentes au fluo majestueuses et l’obséquiosité surjouée du personnel. Quel touriste se risquera à Iakoutsk, ville la plus froide du monde où le Kremlin aura construit une usine à rêves kitch et choc ? Deux degrés de réchauffement climatique ne changeront rien au froid polaire ni au manque total de distraction autre qu’enduire ses engelures de vodka pure. Les Russes se ramasseront en beauté dans leur conquête du tourisme des neiges, tout le contraire des Saoudiens. Terrorisés par l’après or noir, les turbans mûrissaient leur coup depuis la fin des années 2010. Que faire lorsque les pipelines auront craché leurs dernières gouttes ? Se résoudre à vendre sa Mercedes intérieur beige et à… à travailler ? Non, il fallait trouver une ressource à la mesure du royaume. L’or blanc lui redonnera son lustre d’antan. La couleur de l’or peut changer, pas celle de l’argent.

Pour construire ces dômes pharaoniques, on sifflera Népalais, Philippins ou Bangladais, tant qu’il y aura de la misère pour suer contre quelques piécettes… Nos décideurs s’offusqueront mais à voix feutrée, hors de question de renoncer aux mirifiques contrats – d’armes, de drones de combat mais cela n’importe pas. Tout comme pour la coupe du Monde de la h’chouma au Qatar, les ouvriers rapatriés les pieds devant et les stades climatisés. Cinq, dix puis douze stations de ski se poseront sur les dunes saoudiennes et y en aura pour tous les goûts : Tyrol, Alpes suisses, Pyrénées, Scandinavie. Si les premiers prototypes feront peine à voir avec leurs pistes anorexiques, les architectes royaux élèveront le niveau jusqu’à disposer de descentes grandeur nature, allant de la verte à la bien noire. Des centaines de kilomètres de pistes et de neige artificielle barbelés de centres commerciaux on ne peut plus réels à 200 euros l’entrée. La montagne façon Canada Dry, une odeur de neuf et de plastique chaud. Et question raclette, il faudra se contenter de tranches de Babybel accompagnées de jus de raisin. Les Européens ne s’y risqueront guère, tout à leurs souvenirs de boulevards de conifères irréguliers. Mais nous ne représenterons trois fois rien dans le monde de demain. Les Chinois, les Indiens, voilà le marché, les locaux aussi mais en moindre quantité. Ces pistes 3.0 attireront un million de visiteurs par jour, La Mecque et Médine pourront regarder, penauds, la pointe de leurs babouches. Le royaume des Saoud se placera grâce au tourisme blanc à la quatrième place de l’échiquier des pays développés après avoir abreuvé un monde malade en milliards de tonnes de son poisseux pétrole.

Une, peut-être deux fois dans nos existences de la neige tombera sur nos épaules. Pas aussi résistante qu’avant mais de la neige bordel ! Les conducteurs sortiront de leurs véhicules pour lever les yeux au ciel et s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une hallucination de noël. On arrachera les couvercles des poubelles municipales pour s’en servir de luge de fortune, même à jeun, même pas jeune. Comme en 14, on creusera des tranchées et on se balancera des boules de neige en pleine poire, ça rira fort et nos doigts en rougiront de froid. Les enfants se rouleront dans cette mousse étrangère tandis que la nostalgie nous demandera à quand remonte la dernière. Le miracle cessera, on claquera les portières et on refermera les volets sans saluer nos camarades de jeu. Quels qu’ils soient, les instants de bonheur collectif n’excèdent jamais le temps d’une récré.

Jérémie Schwartz, le 9 janvier 2019

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