Le clown

Bien sûr que ça m’attriste… Quoi ? Vous voulez que je vous raconte ? Vraiment ? Hum, allons-y alors. Oui, je suis le dernier clown de France. J’ai vu tous mes camarades se démaquiller et ôter leurs grandes chaussures pour suivre une voie plus sûre. Non seulement je suis seul mais côté travail… Disons que je sors de moins en moins mon costume du placard. Oui, elles sont rigolotes pourtant, je sais. Mon métier le reste de l’année ? Un peu de tout à vrai dire, de l’intérim dans la vente, le guichet au théâtre les jeudis soirs. Je file des coups de main à des amis de temps à autre. Puis bassiste dans un groupe de metal mais on tourne plus trop en ce moment. C’est pas facile facile tous les jours mais je m’accroche, puis clown c’est ce que j’aime depuis tout petit. Me déguiser, tirer la langue. Ou prendre une voix rigolote pour amuser la galerie. Tant que je peux exercer ma passion j’me gênerais pas. 

Je mentirais si je disais qu’on l’a pas vu venir. Ça a commencé avec l’interdiction de la présence d’animaux sauvages dans les cirques. Entre parenthèses c’est assez hypocrite cette notion d’ « animaux sauvages ». Qui se déplacerait pour applaudir un berger allemand avaler des croquettes en dansant sur du rock ? Et même dans ce cas y’aurait eu des assos pour nous accuser de maltraitance et exiger qu’on les reloge dans des familles d’accueil. Heureusement que c’est pas des animaux sauvages qui meurent dans les mines en Afrique pour récolter le minerais qui sert à l’assemblage de nos smartphones Sinon ils auraient fait interdire le téléphone. Mais non, on va pas interdire le téléphone ma grande, c’était une façon de parler. Tu vois pas ? Pas grave. Ok, je continue, pas de panique. J’en étais où ? Oui, l’interdiction des animaux. On a joué le jeu, hein, pas le choix, mais le cirque sans éléphant ni singe savant… Un spectacle presque comme les autres, sans saveur. Après, va faire le poids face à Netflix. Alors forcément, hein, la fréquentation en a pris un coup et pas mal de cirques ont fermé boutique. Merci les écolos ! L’activité se cassait déjà la gu… la figure et il a fallu qu’un acrobate de Charleville-Mézières se brise la nuque lors d’une répétition pour que le gouvernement interdise les représentations de trapèze. Déjà que les femmes à barbe et les animaux avaient foutu le camp, c’était le tour des balèzes… Bref, là, on a tout de suite su que c’était la fin des haricots. Sans animaux ni acrobates, nous, les clowns, on était parmi les derniers à tenir le chapiteau pendant que les gradins se vidaient.

Dans les années 2020, le cirque ne ressemblait plus à cette bulle d’étrangeté où tous les Français, les riches, les pauvres, les gros, les citadins, tous, venaient s’évader de leur quotidien. Ça vous paraîtra surprenant mais avant y’avait des cirques dans tous les coins de la France. Y’en avait pour tous les goûts : les classiques, les avec des chevaux, les modernes, les historiques en plein Paris. Puis ce côté Belle Epoque avec ces couleurs chatoyantes et ces chapeaux haut-de-forme. Vous savez, les chapeaux pour les hommes, très hauts, d’où leur nom. Haut-de-forme. Les numéros défilaient, intemporels, traversaient toutes les époques. Mais les temps, eux, ont changé… Les parents préfèrent maintenant emmener leurs enfants dans des parcs animaliers immersifs ou des escape game. Ça change des écrans, c’est bien.

Devant la gravité de la situation on s’est même regroupé dans un syndicat : le Collectif pour la Liberté des Outrecuidants et des Ouistitis de la Nation (le CLOON). Et on y a cru. Avec les copains on a même été reçu en nez rouge par Philippe Edouard, le premier Ministre de l’époque. On pensait qu’il avait entendu notre désarroi et compris qu’il y était un peu pour quelque chose. Ce qu’on demandait était pas non plus extravagant. On voulait juste faire rire. Hôpitaux, maisons de quartier, écoles, sanatoriums, prisons, n’importe quel endroit qui voudrait rire de nos blagues. Ah, on s’est bien fait rouler, il cherchait juste à gagner du temps. J’aurais dû m’en douter en le voyant, moitié de crâne à l’air et sec comme un coup de matraque… Mais pardon, ne parlons plus politique, restons sur les vrais clowns. Après l’échec des négociations, donc, près du tiers des cirques a fermé et de nombreux camarades ont perdu la foi. Puis la dégringolade a continué.

Alors on a foutu le bazar, ce qu’on fait le mieux. Les « clowns braqueurs » ? Promis je vous en parlerai mais n’allons pas trop vite. Y’a eu les pétitions, les manifs à Paris et en région. Les opérations « ville triste » où on se déguisait en clowns tristes – vous savez avec un sourire à l’envers, comme ça – et on sortait dans la rue et les transports comme si de rien n’était pour protester silencieusement. Un échec : on faisait pleurer les gosses et les parents nous fichaient leur poing dans la tronche. Avec du recul, c’était pas la meilleure solution. Entre les films d’horreurs et les connards… oui, pardon, j’ai dit un gros mot… et les idiots qui s’habillaient en clowns pour terroriser leurs voisins… Alors, avec le Collectif on a opté pour une autre méthode : placarder des affiches où on nous voyait derrière des barreaux avec marqué : « Chaque année des clowns disparaissent de leur milieu naturel par la faute de l’homme politique. Aidez-nous à les sauver ». Même l’humour marchait pas. Alors, on a tenté les concerts de casseroles devant chez Philippe Edouard, mais un reptilien ne dort jamais, on a juste récolté des flashballs dans les côtes dormantes. Maintenant je vais vous raconter ce que je sais des clowns braqueurs. C’est pour se venger des humiliations du premier Ministre et des autres Randonneurs que cinq clowns d’un chapiteau de Lyon ont décidé de faire péter la banque. Ils étaient pas à leur deuxième braquage à main armée – et en nez rouge ! – que les policiers les ont attrapés et direction la cellule pour longtemps. Si je connais les clowns braqueurs ? Personnellement ? Tous les clowns se connaissent… Alors oui, de vue. Pas des mauvais gars, juste des rêveurs qu’on avait brisés.

Le plus dur est de savoir qu’on n’a pas été soutenus par les générations de spectateurs qu’on avait régalés. Ça, oui, c’était dur. Les autres clowns ont alors jeté l’éponge. Au début, le CLOON organisait des banquets clownesques, genre anciens combattants qui reparlent du bon vieux temps. « Ah au moins à l’époque, ça filait doux en Algérie… » Ah… Bien sûr, vous comprenez pas la référence. En tout cas c’était un peu triste. Au bout de quelques années, le cœur n’y était plus. Plus personne n’exerçait et c’était trop douloureux de revêtir notre vraie peau une fois l’an. Mieux valait tuer le clown qui s’agitait en nous.

Désolé les enfants, j’étais censé vous faire rire et me casser la figure toutes les deux minutes. Mais voilà… Gédéon m’a demandé si j’étais triste d’avoir aucun copain. Et j’ai voulu vous parler de mon histoire. Sinon vous avez vu mon nœud papillon ?

Jérémie Schwartz, le 21 janvier 2019

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