Le stylo

Une notification tombera aux alentours de 14 heures, quelque part à la fin du siècle :

 « Grigny, saisie record d’un arsenal calligraphique de quatre mille stylos Bic 4 couleurs et de treize stylos-plumes Mont-Blanc de luxe. C’est le chien anti-encre des douanes, Benalla, qui a permis la découverte de ce véritable magot, caché en divers endroits de l’appartement, notamment sous un faux plancher et dans le bac à légumes du frigidaire. Le suspect, un homme connu des services de police pour des faits de recel et de violences en réunion, encourt une peine de dix ans de réclusion criminelle assortie d’une amende de 25.000 euros-convertibles. Selon les premières […] »

Vous semblez sceptiques, attendez la suite. La progression galopante du tout-numérique et les innovations sans cesse plus audacieuses rendront désuètes des habitudes que l’on pensait encrées sous notre épiderme. La marche du progrès, bateau ivre qui expulse à chaque changement de cap les passagers les moins bien cramponnés. Des objets totémiques de notre quotidien mais trop connotés hier passeront ainsi par-dessus bord, à l’image du stylo.

Celui que vous avez en bouche, celui qui obstrue le tiroir de la commode, le gros, moche, coincé au fond de votre sac à main, le précieux légué par votre collectionneur de père. Quel besoin de coucher sur papier ce que l’on pourra texter ou dicter en trois fois moins de temps ? Le smartphone greffé à la main, aucun intérêt que cette chose longue et incommode. L’écriture manuscrite se raréfiera implacablement, trop tard, il fallait prendre le vent petite plume. S’imprègnera peu à peu l’idée qu’on n’écrit pas au stylo mais au stylet numérique, plutôt qu’on n’écrit pas du tout mais qu’on tape, qu’on pianote. Ainsi, nos enfants manieront le stylo mais bien moins fréquemment, leurs enfants le considèreront avec dédain, leurs petits-enfants avec stupeur. Oh, et puis quoi encore ? Les dents jaunes et les livres papier ? De poussiéreux pédopsychiatres affirmeront que la fin de l’écriture manuelle aura entraîné une baisse de la capacité de concentration et détruit toute nocion d’ortograf. A peine si on les traitera de cons. Cet objet atterrira dans les abîmes de l’oubli collectif, coulant confortablement de quelques centimètres par an. Pour les grandes occasions, on ressortira sa plus belle écriture avant de ranger le stylo dans la boîte à babioles inutiles.

Misant sur le contrôle total des moyens de communication pour contrer criminels et terroristes, les Etats du premier monde enrôleront à tour de bras les hackers les plus talentueux. Ce qui permettra de détecter toute communication suspecte partant d’un appareil connecté. Conscients de ne plus pouvoir échapper à cette pieuvre, l’illégal opérera un virage en arrière. Signant leurs échanges d’un trait d’encre, via courriers et morceaux de papier, ils passeront sous les radars de l’Etat. Accepter de ralentir la cadence pour éviter la potence, en résumé. Souvenez-vous de Ben Laden, arrêté au bout de dix années alors que quelques mois auraient suffi s’il avait communiqué à travers un autre support que le papier. Pas de messagerie cryptée, pas de consigne laissée sur un forum lambda. Aucun réseau social ni appli. Une lettre, un stylo, un message clair, un coursier. Le barbu sanguinaire avait un coup d’avance.

Dans plusieurs décennies un rapport d’Interpol ou d’une organisation ayant pris le relais alertera sur la prolifération de cet engin désuet dont seuls les délinquants trouveront une utilité. Pour endiguer le développement de réseaux criminels reposant sur le maniement du stylo, ils préconiseront tout bonnement l’interdiction de l’écriture manuscrite. Quelques années plus tard, Pékin franchira le Rubicon en réprimant non seulement la vente mais aussi la possession de stylos, feutres ou crayons. Effet d’imitation ou peur de laisser passer le train, les tigres asiatiques, la Russie, l’Europe et ce qu’il reste d’Etats-Unis embrayeront. Des bourses aux stylos supervisées par la police permettront aux citoyens d’échanger leur matériel interdit contre des jouets, des bons alimentaires, des ballons de foot ou d’autres produits financés par les entreprises partenaires.

Car les géants des nouvelles technologies se frotteront les mains de cette décision politique qui leur octroiera, gratos et sans qu’ils l’aient demandé, cent fois plus de données personnelles. Les fameuses data, soit le pétrole du futur. J’exagère ? Si au tournant des années 2000 on vous avait dit que des firmes plus puissantes que beaucoup d’Etats pourraient s’introduire dans nos correspondances, retracer nos achats ou écouter nos conversations, que ces mêmes vampires ne paieraient presque pas d’impôts sur les bénéfices monstres qu’ils engrangeraient sur notre dos, vous auriez répondu quoi ? Que j’exagère ?

            Cependant, malgré la sévérité des sanctions, les stylos ne finiront pas tous à la casse ou dans les poches des narcotrafiquants. Des romantiques garderont précieusement leur vice calligraphique en le rechargeant avec des recettes maison dignes des plus grandes heures du tatouage carcéral russe. Des anciens qui auront connu le temps où écrire à la main coulait de source, des jeunes aussi. Beaucoup auront l’âge de Rimbaud et se cacheront sous leur couverture à une heure indue, lampe de poche dans la bouche, pour assouvir leur passion. La couette constituera un des derniers espaces d’adrénaline de nos sociétés robotisées.

Ils allongeront de gauche à droite le poème cent fois ressassé dans la journée, « Virginie, muse de mes nuits […] ». Des mots balourds, une syntaxe approximative mais des lettres putain, du jus de tripes ! Que l’esprit s’élargisse pour dépouiller chaque sentiment, en long, en large et en travers, tandis qu’une photo ne requiert que quelques secondes d’attention. Ils écouteront en hédonistes le glissement de la pointe sur la feuille, un léger « chuuut, j’écris ». Puis ils plieront la lettre avec méticulosité, en trois parce que ça a plus de cachet, et la dissimuleront de mille manières différentes. Pour cela, ils s’abreuveront de vieux films d’espionnage, le contexte passant au second plan, eux ne retiendront que les faux cols ou les doublures de manteaux. Et le frisson aussi.

Les destinataires ouvriront l’objet convoité dans la paume de la nuit, quand les tuluntum des notifications se mettront en veille et que les parents ronfleront d’apaisement. Le collant s’arrachera de l’enveloppe, la lettre s’étirera dans les doigts. Ils ou elles en sentiront l’odeur, voyageront dans une forêt d’eucalyptus chimiques et se lanceront dans un aperçu de l’amour reçu. Sur la page, les boucles des L ne trouveront pas leur rythme de croisière, trop serrées, les majuscules n’apparaîtront que comme de moyennes minuscules. Maladroites, certaines fins de mots flancheront, comme miroir de la parole qui s’étiole sous l’effet de l’excitation. Encore tremblantes, ils attraperont le verso d’un emballage ou une feuille recyclée pour écrire à leur tour. Alors, le stylo sortira de sa cachette et heurtera la feuille de son encre interdite.

Jérémie Schwartz, le 18 janvier 2019

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