Les blondes

Trouver un titre déjà. « La fin des blondes ». « Bye bye blondies ». Mouais… « Quand sonnera l’heure de la dernière blonde ». Pas convaincu. L’écrivaillon devra continuer à creuser la question. Le plus important : l’intrigue. Et l’intrigue, il la cherche aussi, con de lui.

            Commençons par la toile de fond. 2200, les voitures volent (enfin), l’air est irrespirable. Onze milliards d’êtres humains se partagent une planète comprimée. Catastrophes naturelles et nouvelles technologiques, du classique de chez très classique. Idem pour la dimension politique. Les Etats, les frontières, oubliez tout ça. Des cités flottantes s’alliant au gré des marées et des desideratas du dieu Marché. Mais il ne sera pas question d’écologie, même de post-écologie. Ni de géostratégie ou de post-géostratégie, bon vous aurez compris. L’écrivaillon cherche seulement à frictionner notre présent de science et de fiction pour que nous réalisions que le blond va progressivement disparaître du paysage, lui qui les aime tant, les blondes.

            Absolument pas matheux voire dyslexique des chiffres, il partait pourtant d’un constat simple. Approximativement un milliard de blancs peuplent notre planète bleue, appelons un chat un chat, le terme « européen » ne soulage que la langue de bois. En doigt-mouillant, il a décrété que 5 à 10% des blancs devaient être blonds, ce qui revient à 50, 100 millions d’individus. La population d’un pays comme la France à l’échelle de sept milliards. Considérant l’aspect démographique qui penche lourdement en faveur de l’Asie et de l’Afrique mais surtout les mariages mixtes entre blonds et non-blonds, le pays d’Hansel et Gretel devrait se rabougrir en Belgique à l’horizon 2050. Et quoi, en Luxembourg à l’horizon 2200 ? Car le gène blond est un gène récessif c’est-à-dire qu’il recule mécaniquement à chaque fête de village.

L’humanité va se caraméliser petit à petit, notre douce France, carrefour du Nord et du Sud, servant de parfait exemple. Un peu de Brésil sous la grisaille de nos tropiques, le changement climatique ne sera pas uniquement météorologique. Les siècles accoucheront d’une France métissée, au grand dam des marchands de la peur de l’autre qui restent persuadés que le camarade Jésus, un sémite qui créchait dans le désert, avait la peau diaphane et les cheveux roux comme les blés. Les générations se chargeront de les faire définitivement passer pour des cons. Puisque la France que l’on occupe actuellement aura muté, l’intrigue se déroulera dans le secteur. Et ça nous ramène à l’intrigue.

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Scénario numéro uno. Le Grand-Duché de Dordogne s’apprête à célébrer les dix ans de son rattachement à la couronne de Shenzhen dans l’abattement le plus total. La récolte de tofu a été calamiteuse et le Jour de l’Evaluation qui s’annonce n’augure rien de bon. Encore une barre en moins et c’est la radiation. Dans une famille de céréaliers lambda, on attendait un heureux événement, une fille plus biologiquement. Lorsque les sages-femmes ont remis à Mei le fruit de ses entrailles le 23 octobre à 4h35 du matin, elle a bafouillé, ne comprenait pas. Oui, sa fille était blonde, une espèce qui avait totalement disparu de la région, hormis quelques anciens aux cheveux clairs tirant maintenant sur le blanc. S’agirait-il de la blonde dont parlait la prédiction ? Celle qui apporterait opulence pour tout le Duché et tirerait la providence par la queue ? La rumeur a enflé et la famille est sortie de la maternité en couple royal. Des miséreux voulaient toucher Blondine, puisque c’était son nom, emballée dans un porte-bébé duquel ne dépassait qu’un bonnet de chanvre, les influenceurs auraient vendu parent 1 et parent 2 pour une photo du divin enfant. Les semaines ont passé et le clair de ses cheveux n’a rien perdu de son éclat. Mei et Bernard-Bois recevaient désormais en audience les notables comme les serfs, le Grand-Duc et le clergé périgordin. Seulement, la prospérité n’est pas arrivée malgré toutes les attentes et les offrandes qui s’amoncelaient devant leur porte. Peu sensible à la superstition, Shenzhen a décidé de dégrader la note de la Dordogne qui s’est retrouvée dans la cuve des affamés.

Et si l’enfant n’était qu’un mauvais sort envoyé par les ennemis du Duché, les Creusois, ou pire, ces pleutres de Garonnais ? Réchappant de peu à l’incendie volontaire de leur maison, Blondine et sa famille se lancent dans une fuite sans retour à travers les rizières et les zones non contrôlées, talonnés par les fourches de leurs poursuivants.

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            Second scenario. Par réflexe de survie, plusieurs milliers de blonds d’Europe de l’Ouest et du Sud ont répondu à l’appel d’un milliardaire suisse en décidant de se retrancher dans une forteresse génétique perdue au milieu du canton du Tessin. Un Machu Picchu alpin entouré de pics et de crevasses qu’ils ont appelé la Cité-d’or. Un rien d’hygiénisme et le reste de fascisme primaire mais qu’importe, les Nations Réunies avaient d’autres rats à chasser. 5900 résidants ayant choisi le tout-bio et la décroissance pour vivre heureux sans s’aliéner à la technologie. De drôles d’Amish coincés à Blondywhood. Criminalité zéro et plein emploi, un confetti immaculé dans une mare de sang. Car la Cité-d’or se refusait aux bronzés et à leurs ongles acérés, leur sanctuaire était inatteignable et gare aux intrépides. En guise d’avertissement, les carcasses grimaçantes des désespérés qui avaient tenté de traverser la seule voie d’accès menant à la Cité-d’or, une cuvette exposée aux flèches et aux marmites d’huile bouillante. Si ces quelques kilomètres carrés de pureté étaient protégés du malin, comment expliquer le viol et le meurtre sauvage de six écolières entre janvier et août 2200 ? Des crimes odieux et un même mode opératoire : une blondinette entre sept et onze ans de retour de l’école, la tombée de la nuit quand les chats sont gris, un chemin escarpé. Et aucun indice.

Mis sur l’affaire, l’Inspecteur Butron essuyait les chausse-trappes qui jalonnaient son enquête jusqu’au jour où il a été retrouvé égorgé en face de chez lui. La méfiance et la peur venaient prendre le thé sans prévenir, on rentrait chez soi et on se claquemurait. Certains parlaient d’émigrer, d’autres de placer des caméras partout dans la cité. Pendant ce temps, le monstre rodait. Et il était l’un d’entre eux.

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            Dernier scénario. Alors que la génétique était devenue l’un des critères de sélection de son partenaire, peut-être même le principal, une annonce a ébranlé toute l’Empire d’Hexagone. Treize chercheurs du Centre de Recherche Atavique National (CRAN) ont été arrêtés le 20 septembre sur leur lieu de travail. Accusés d’avoir falsifié les résultats d’analyses de plus de trois mille utilisateurs de la plateforme RencontreUnBlond, ils encouraient une peine de réclusion criminelle à perpétuité. Le site de rencontres, quant à lui, a été contraint de fermer ses portes et de licencier ses quatre-cents salariés.

Des émeutes ont éclaté spontanément, en première ligne les salariés mis à pied, dindons d’une farce même pas drôle. Comme à l’époque des syndicats, on brûlait des pneus et on occupait les ronds-points puisqu’il paraît que c’est ainsi qu’avait cédé un monarque amateur de jeunes caribéens il y a quelques siècles de cela. Très vite, la contestation a pris de la voix, les partenaires et les enfants des tricheurs enfilaient le gilet rouge de la révolte. « Non au fichage atavique », « Tous frères ». Les fous, ils en appelaient à l’ancienne Constitution et aux vieilles lunes républicaines qu’on n’aurait jamais pensées capables de redescendre sur terre ! Les émeutiers ont été rejoints dans un second temps par les No Borders, encore eux, les enfants d’un parent sans puce et les autres parias de l’Empire d’Hexagone. La répression, bien sûr, mais la répression ne suffisait plus. Formez vos bataillons.

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L’écrivaillon hésite. Il les aime bien toutes, peut-être plus la seconde pour son aspect plus polar, moins télétransportation. Et vous, laquelle des trois choisiriez-vous ? Seule certitude, le titre : « Bye bye blondies ».

Jérémie Schwartz, le 28 février 2019

 

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