Les peuples premiers

Autochtones, indigènes, aborigènes. Tribaux. Appelez-nous primitifs si ça vous chante, nous savons ce que nous sommes. Le sel de la terre, l’arbre centenaire au milieu des jeunes pousses. Un point d’ancrage quand le monde tourbillonne. Si nous respirons encore c’est que tout n’est pas foutu, dîtes-vous. Mais nous sommes aussi une invitation à l’extrême ailleurs. Réducteurs de têtes, fumeurs de calumets de la paix, anthropophages, adeptes d’un matriarcat radical ou chasseurs de lions, nous excitons votre imagination ankylosée dans le coton de la modernité. Quand vous tombez sur un reportage qui se déroule dans une de nos luxuriantes contrées, vous vous demandez systématiquement ce qu’aurait signifié naître sauvage, bon ou mauvais. Ne plus avoir besoin de pointer tous les matins et de ravaler sa fierté face à un chefaillon puisque vos lois seront celles du vent. Dormir à la belle étoile, bercé par le va-et-vient du hamac et les bruits de la nuit. Nous sommes vos cousins des songes, l’altérité sous LSD.

Et pourtant, demain ne nous portera pas en son sein. Déjà, beaucoup d’entre nous avons quitté le cocon pour nous diluer dans votre société perverse. L’exode rural commencé il y a des décennies semble inarrêtable, l’économique se doublant à présent d’écologique. Assis sur son rouleau compresseur, la civilisation progresse, défriche. Chaque jour, elle découvre des Machu Picchu qu’on pensait à jamais dissimulés. Mais au lieu de repousser l’ennemi, leurs habitants agitent vigoureusement les bras. Hey, on est là ! Par ici ! Houhou ! Nous savons pourtant que la civilisation dispersera nos cultures dans les égouts de vos grandes cités. Mais notre palais frétille de ces goûts interdits. Combien de temps nous reste-t-il avant de tous nous noyer dans le premier monde, cette terre promise de carton-pâte ? De parler vos langues et de cracher vos jurons ? Deux générations, peut-être trois. Si peu quand on vient du fond des âges. L’immense majorité de nos cultures s’éteindra comme on souffle sur une bougie. Car le départ en civilisation est un aller sans retour. Inconcevable de se passer des réseaux sociaux et de l’eau qui coule toute seule, tiède, parfois chaude, pour retourner dans une case en torchis. Alors, on perdra notre langue, nos repères, on se mariera avec d’autres. De nos coutumes ancestrales ne subsistera qu’un prénom étrange hérité d’un grand-père inconnu. Aussi authentique qu’une lance tribale made in Bangladesh.

Face à la progression sourde de la civilisation, les seules communautés autochtones qui survivront auront marchandé leurs traditions millénaires contre des devises étrangères. Joueront les shamans et vanteront les bienfaits de la pachamama devant des cars de touristes avant d’enlever leurs plumes et de rentrer smartphoner dans leurs appartements. Les touristes voudront de l’exotique à capturer sur leurs écrans ? Ils en auront pour leurs pixels. Toujours plus rentable que de faire le larbin pour un salaire en monnaie de singe. S’adaptant à la loi du marché, ces autochtones auront tout compris, sauf l’essentiel. Des braconniers d’eux-mêmes déconnectés de leur histoire. C’est triste. C’est plus moche encore.

Le destin des autochtones rappelle une légende noire racontée par les anciens. Elle concerne les membres d’une tribu des montagnes péruviennes qui seraient soudainement descendus de leurs contreforts qu’ils n’avaient pas quittés depuis Nabuchodonosor. Sans raison apparente, littéralement happés par une force invisible. Tous les membres de la tribu, même les femmes enceintes jusqu’aux dents. Ils ont marché des kilomètres, ont emprunté des chemins qu’ils ne se connaissaient pas. Du froid de leurs montagnes, ils sont passés à l’humide et au chaud sans se débarrasser de leurs ponchos en laine. Par un matin bleu métal, ils sont arrivés sur une jetée le regard vide et ont marché dans l’océan jusqu’à s’y noyer. Tandis que leurs corps gonflés dérivaient au très large, leur bétail paissait paisiblement et le feu se consumait encore dans le centre du village. Un simulacre de normalité, même la pluie avait son habituelle odeur de nacre. Quelques jours plus tard, les bêtes sont mortes de tristesse avant que les vivres ne viennent à manquer. Aussi tétanisées, leurs huttes se sont laissé dévorer par les ronces et les herbes hautes si bien que toute trace de leur présence a disparu de la surface de la terre.

Dans cent ans, allez deux-cent ans, quand on pensera les peuples premiers définitivement ensevelis, une nouvelle ébranlera la planète. De la neige sur Saturne ? Attends, presque.

Coincé dans un vent tourbillonnant, le cerf-volant connecté d’un couple de Français-Européens s’échouera dans le parc national des Cévennes. Contusionnés, jambe cassée pour le conducteur, ils marcheront jusqu’à trouver de l’aide puisque leurs puces implantées auront disjoncté lors du choc. Après des heures de crapahut parmi les herses de châtaigniers, ils échoueront à bout de forces dans une clairière inhospitalière. La nuit tombera, ils se blottiront l’un contre l’autre en priant pour mourir vite. Ne plus souffrir, ne plus ressentir ni la faim ni la fatigue. Réveillés par des bruits incongrus, ils surprendront des dizaines d’yeux médusés, creusés dans leur orbite. Derrière, des silhouettes trapues, des barbes, des cheveux en fonction de ce qu’on appelait le genre. Les humanoïdes auront atterri dans une communauté isolée en autosubsistance depuis l’époque des Gilets Jaunes : le « camp de base ». Les ancêtres de ces barbares auront perdu foi dans la civilisation et prêté serment de ne jamais revenir en arrière. Leur premier geste aura été de déchirer leurs passeports et d’avaler leurs cartes bancaires. Effets personnels réduits au strict minimum et survivalisme dès le berceau, les nouveaux sauvages sont restés à l’isolement durant plusieurs générations. Jusqu’à cette rencontre. Les étranges hôtes des naufragés s’exprimeront en ancien français, des verbes, des sujets, des compléments, il faudra bien se concentrer pour comprendre leurs phrases longues et ponctuées de points, de virgules. Ils ne jureront que par un certain Noam Chomsky et la révolution zapatiste. Des hommes des cavernes lisant dans des livres et ne se servant pas d’électricité. Inimaginable. Durant une semaine, le couple se reposera, boira des infusions bio, des bouillons bio, mangera des animaux morts (mais bio), en vomira bien sûr, et dormira de tout leur soûl.

Quelques jours après le départ de ces visiteurs du futur, des deltaplanes tournoieront au-dessus du camp de base, dissimulé sous les fourrés. Puis ce sera le tour de drones à plus basse altitude et enfin de représentants de l’Empire Franco-Européen. Les néo-autochtones réclameront des compresses, quelques autres produits de consommation courante dont leurs parents auront vanté l’utilité. Les émissaires reviendront avec le matériel, proposeront vaccination et suivi médicalisé dans l’hôpital le plus proche. Le ver sera dans le fruit. Ils sortiront nombreux du camp de base pour découvrir l’extérieur. Diantre, que le ciel semblera haut ! Les hologrammes réverbéreront leur propre fascination, tout acte deviendra facile, presque anodin, même s’exprimer sera plus commode une fois les anglicismes assimilés. Dans le camp de base, un vote, comme toujours à main levée, décidera qu’il faudra s’ouvrir à la société puisque vraisemblablement les guerres auront pris fin. Arriveront, tourisme, échanges, troc, cartes de rationnement biométriques. Plus rien ne sera comme avant.

Jérémie Schwartz, le 11 janvier 2019

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