Yorhann et l’île aux promesses

23 ans et tellement à raconter. Yorhann  Ramonjiarivony c’est une vie de roman avec de l’aventure, des rebondissements, des drames et une jolie princesse. De Toulouse à Antananarivo, en passant par Aurillac et j’en passe. Formé au Stade Toulousain, cet international malgache a descendu les marches du rugby pro jusqu’à ferrailler en Fédérale 2, à Arpajon, en attendant mieux. Il ne connaîtra probablement jamais le TOP 14 alors qu’on lui promettait un avenir cinq étoiles. Si Hollywood cherche un biopic qui casserait les codes du genre, il sait où le trouver.

Ses parents viennent d’une île rouge et il a grandi dans le rose des briques de Toulouse. Malgache avec un léger accent français. Français avec un faciès malgache. Etre binational, c’est avoir deux histoires à raconter. Celle de ses ancêtres et celle à venir. L’histoire de ses parents trouve racine à plus de 8.000 kilomètres de la Garonne, dans la Grande Ile, ce fragment d’Afrique qui mène son propre flot depuis cent millions d’années. Arrivés sur l’île par vagues successives à partir du V° siècle, les Malgaches conservent de leur histoire migratoire des traits métissés d’Afrique et d’Indonésie et une langue polynésienne venue des confins du globe. Enfants d’une mer qui les effraie.

Importé au début du 20° siècle, le rugby n’était destiné qu’aux militaires français et à quelques colons. Aux vazha, aux blancs. Mais, fascinés par ce sport mystérieux rappelant le savika, un plaquer de zébu ancestral, des autochtones ont commencé à s’approcher des terrains. Très vite, ils ont créé la première équipe malgache, les fils du matin, car les joueurs s’entraînaient au lever du soleil. En 1913, les autochtones battent l’équipe militaire. Coup de tonnerre, l’Empire est pris à son propre jeu. Progressivement, le rugby devient relais du mouvement nationaliste. Les hautes castes des plateaux (les Merina) délaissent ce sport devenu trop populaire, les colons se retirent du championnat par peur du ridicule. L’administration coloniale panique, tente de museler la pratique d’un sport qui génère, grâce à des matchs à guichets fermés réunissant jusqu’à 10.000 supporters, une manne financière qui lui échappe. Las. Le niveau des rugbymen malgaches progresse à tel point que le PUC et l’Equipe de France viennent s’y casser les dents au début des années 50 (les Bleus ne gagneront que de deux petits points). Parallèlement, les revendications autonomistes s’accroissent malgré la sauvagerie de la répression coloniale, et on se prend à rêver. En 1957, lors d’une tournée aussi symbolique que sportive, une équipe de Madagascar qui ne dit pas son nom affronte à Jean Bouin le Racing Club de France. Au cours du match, un joueur perd la vie pour avoir tenté d’administrer une « torpille », un placage très en vogue qui consistait à se projeter, crâne en avant, sur le visage de l’adversaire. Pour tout le peuple malgache, le défunt devient le « vaillant kamikaze » tombé en territoire ennemi. Quelques mois plus tard, l’Indépendance est actée. Aucun sport dans l’Histoire n’a eu autant d’impact sur un mouvement de libération nationale que le rugby dans la Grande Ile.

Près de soixante ans après l’Indépendance, le rugby est toujours roi de Mada, loin devant la pétanque (vous avez bien lu) et le foot. Il s’agit même du seul pays du continent à l’avoir hissé au rang de sport national. Presque 50.000 licenciés, dont une majorité de femmes, s’écharpent chaque semaine sur les terrains boueux de l’île. C’est plus que l’Ecosse, les Samoa ou les Tonga, des habitués des coupes du Monde. Record mondial, la capitale Antananarivo, ou Tana, concentre 250 clubs de rugby à 15. A l’intérieur du Gold Top 20, le championnat local, des équipes au nom bucolique entre sport soviétique (Union des sportifs de la santé publique), roman d’anticipation (3F5 Amboditsiry) et surnoms fleurant le temps béni des colonies (Savonneries tropicales). Assez proches des Fidjiens dans la manière d’appréhender la balle, les Malagasy, les Malgaches, créent dans le désordre et jouent comme si le match commençait à la 80°. « Des magiciens », pour Yorhann , élevé à la rigueur toulousaine.

Si l’engouement reste indemne, le niveau a dangereusement stagné depuis le départ des Français. On y pratique un rugby champagne de niveau universitaire sans grande cohérence tactique. A l’heure où les Sudafricains ont rappelé au monde que le rugby se jouait au plus costaud, les gabarits des joueurs malgaches semblent bloqués au siècle dernier. Le manque d’infrastructures et d’équipements n’a, quant à lui, certainement pas été résorbé.


Plus de la moitié des pratiquants seraient des filles !

Comment est-il possible de remplir un stade de 20.000 personnes sans générer assez de bénéfices pour pelouser le terrain ? Mystère. Pendant ce temps, les autres nations ont assimilé les exigences du haut niveau, ont pris des kilos, avalé des schémas tactiques. Le rugby a considérablement progressé au Maghreb et en Afrique de l’Est tandis que les Ouest-Africains promettent de s’y mettre. L’avenir du rugby malgache pourrait venir du 7, cette discipline, plus en adéquation avec leur style et leur morphologie, qui se développera à une vitesse exponentielle après les prochains Jeux Olympiques. Sur le plan des résultats, il y a bien eu des coups d’éclats comme la victoire en Coupe d’Afrique face à la Namibie en 2012 (57-54) mais aucune continuité. S’il y avait un Racing-Madagascar aujourd’hui à la U-Arena, je ne donne pas cher de la peau des Makis, du nom de l’équipe nationale.

Les racines rugbystiques de Yorhann  remontent à son grand père, Eugene Imboarimanana, alias « L’Avant-Bras ». Car, arrivé à quelques mètres de l’en-but, il parvenait à allonger son bras on ne sait comment pour aplatir l’essai. Il aurait pu jouer à Clermont ou La Voulte, équipes qu’il avait affrontées lors d’une tournée en France dans les années 70. Avec une famille au pays, pas question de partir tenter sa chance comme ça. Alors, il a mené sa barque au 3FB, le fameux club du ministère de la Santé, dont il a été un des membres fondateurs. Sa nomination quelques années plus tard au titre de l’ordre du mérite, seul rugbyman à jouir d’une telle reconnaissance, vaut de longues palabres.

Comme pour toute histoire d’amour, entre Yorhann  Ramonjiarivony et la sélection malgache, ça a commencé par un non. Né en France, membre du centre de formation du Stade Toulousain, c’est logiquement vers le coq qu’il se tournait. Entre temps, le temps a passé, et il a réalisé que la concurrence à Toulouse, et en équipe de France, et que son grand-père, et que la vie était courte. Alors, oui ! Le 5 juillet 2017, il honore sa première sélection pour un match contre le Maroc en vue de la coupe du monde au Japon. Quand l’hymne des Makis retentit, quelle émotion, quelle fierté. Va-waka Malagasy, fier d’être Malgache. Pas binational ou d’origine malgache. Malgache.

Haka version maki

Rien n’est comparable à la fièvre des compétitions internationales, même pour un match de Coupe d’Afrique. Il y a toujours un avant-goût de guerre quand on joue sous un drapeau. L’adrénaline a une autre odeur, la descente du car est immensément plus longue, a fortiori si l’opposition se déroule à domicile, au stade des Makis. L’enceinte tombe en ruine, la pelouse est un bel euphémisme mais la ferveur des 20.000 fous-dingues de supporters surpasse tous les matchs du Stade de France. Si je ne m’abuse, Yorhann  n’est-il pas le premier Français à faire un haka lors d’une compétition officielle ? Car, les Malgaches ont leur propre haka depuis vingt ans. S’il paraît moins crédible que le Kapa o pongo ou le Kamate des All Blacks, leurs cousins polynésiens, il inspire néanmoins le respect chez l’adversaire.

Prétendre que tout a été simple dans son intégration serait mentir. Arriver dans un groupe avec l’étiquette de binational, surtout quand on est le premier à tenter le pari, n’a rien d’évident. Au sein de l’équipe des Makis, les « expatriés » forment un groupe homogène. Pas la même trajectoire, pas le même mode de vie que leurs copains locaux. Et quand la fédé paye le billet aller-retour à ses internationaux jouant en France alors que les primes de match plafonnent à 50 euros, on peut aisément comprendre l’incompréhension de certains. Fort de cinq sélections, il jouera contre la Namibie en juin si tout se passe bien. Et tentera de qualifier son pays pour la prochaine coupe du monde. En France. Pour ça, il faudra remporter le tournoi B de la Coupe d’Afrique, traverser un pont suspendu surplombant un bassin d’alligators, résoudre l’énigme du sphinx, remporter le tournoi A et enfin affronter les Samoa ou le Tonga en barrages. Mieux vaut croire en dieu.

Ça, c’était pour le Yorhann malgache. Il y a aussi l’autre Yorhann, le Toulousain qui, poussé par sa mère et sûr de son potentiel, a gravi les échelons de l’école de rugby du Stade Toulousain. Malheureusement, la génération 96 à laquelle il faisait partie n’avait pas le talent de la précédente (celle des Ramos, Bonneval, Marchand), ni de la suivante (Maka, Tolofua, Verhaeghe). Comme trois quarts des joueurs de sa promotion espoirs, il n’a pas intégré l’équipe fanion. Considérant que les autres clubs du championnat n’ont ni le vivier du Stade Toulousain, ni sa culture club qui privilégie la formation aux transferts, ça donne une idée du nombre de jeunes restés sur le carreau.

Adolescent, Yorhann  Ramonjiarivony était pourtant l’un des meilleurs, au point d’en attraper une pathologie assez répandue dans le milieu qu’on appelle le boulard. « Les gens me badaient », dit-il. Non qu’il faille empêcher les gamins de rêver, ce serait cruel et criminel. Mais, il est scientifiquement impossible de savoir si un adolescent 14 ans deviendra pro ! A ce stade, il y a trop d’inconnues, à commencer par le développement physiologique. Sans parler des blessures qui ne brisent pas que les os, de la marge de progression encore énorme, de l’équilibre psychologique ou de l’entourage. Par ailleurs, le prix à payer pour le très haut niveau est lourd, trop pour certains. Depuis ses 17 ans, Yorhann  n’a jamais pris de vacances d’été. Pas de Tomorrowland ou d’Electrobeach music festival avec les potes, pas de fêtes de village. Pas non plus de farniente en Espagne ou en Croatie avec sa copine. L’été, c’est préparation, crampons. Sueur et sang. Ne lui parlez pas de regrets, « le rugby m’a donné la vie que je voulais ».

Malgré son échec dans le club le plus titré de France, il lui reste des souvenirs magnifiques. Son premier tournoi gagné à sept ans, c’était à Paris. Il y a aussi son titre de champion de France cadet Alamercery en 2013, comme quoi, leur génération a aussi rempli l’armoire à trophées. Enfin, en 2015, une montée avec l’équipe pro pour une semaine d’entrainements et une feuille de match comme 24° homme.

Toi et Louis

En mars 2016, l’entraîneur du Stade aurillacois le contacte. Barré au poste de pilier gauche à Toulouse, il se laisse séduire par son discours ambitieux. En mai, il signe un contrat espoirs avec le club cantalou qui manque à la fin de la saison de se qualifier en TOP 14. Les choses s’annoncent plutôt pas mal. Au cours de l’été, il quitte Toulouse, sa ville de naissance, son club de cœur. Fin des journées différentes chaque jour, du mouvement perpétuel. Bienvenue à Aurillac, capitale du parapluie. Aurillac, deux minutes d’arrêt. Yorhann  passe difficilement du confort toulousain, hammams, kinés à foison, salles de muscu dernier cri, à ce petit club de Pro D2 où il faut soi-même se prendre en main. Anecdote révélatrice de ce décalage : les espoirs doivent manger au CROUS s’ils ne veulent pas taper dans leur maigre solde. D’un œil extérieur comme le mien, il semble invraisemblable que des clubs professionnels n’aient pas les moyens de fournir une alimentation variée, équilibrée et surtout adaptée à leurs plus jeunes joueurs. Qu’ils demandent à des bestiaux de 120 kilos d’avoir le même appétit qu’une étudiante en psycho. De se goinfrer d’OGM et de plats réchauffés, trop salés, trop dégueu, tout au long de l’année.

Coupé de son cocon, il vrille, parle sans détour (comme toujours chez lui), de mal-être puis de dépression.

Et le terrain suit la même courbe négative. Le Franco-Malgache reste bloqué avec les espoirs sans réellement se donner les moyens de monter en équipe première. Heureusement, par une après-midi brumeuse, il bouscule la belle Frédérique qui se rendait au puits. Il lui demande pardon et l’aide à ramasser son panier en osier quand leurs yeux se croisent. Pardon, humour de parisien. Ils se rencontrent banalement autour d’un verre entre amis. C’est aussi à Aurillac qu’il fait la deuxième rencontre la plus importante de sa vie. Celle de Louis, qui deviendra son meilleur ami. Partenaire chez les espoirs d’Aurillac, passé par le centre de formation de Montpellier . Un métis, de père polonais et de mère ivoirienne (je n’ose imaginer les repas de famille), souriant et ouvert. En plus du métissage, d’un patronyme imprononçable et de leur solitude dans cette petite ville d’Auvergne, ils se trouvent un taquet de points communs. Passionnés de bouffe, Yorhann  se rappelle comme d’hier de la semaine où ils se sont livrés à une compétition culinaire façon Dîner presque parfait. Quand son tour arrive, Louis concocte des sushis et un généreux mafé en plat de résistance. L’histoire ne dit pas si pour la touche paternelle, l’hôte a arrosé le repas de vodka.

Fin de saison 2018, le Toulousain signe pour Rodez, plus bas géographiquement et sportivement. Aveyron et Fédérale 1. Il y fait plus doux qu’à Aurillac et ça rapproche de Toulouse. Un deuxième départ. Le 10 août 2018, sur un air de ne partons pas fâchés, il affronte avec son nouveau club le Stade aurillacois en amical. A Aurillac. Sa copine, Frédérique, est dans les tribunes pour le voir jouer, bien entendu, mais aussi pour faire la rencontre de Louis qu’elle n’avait jamais vu et qui était titulaire dans l’équipe adverse. On joue la seconde période et Louis reçoit un bon caramel. Viril et correct. De suite, Yorhann  va le voir. Ça va ? T’es ok ? Ouais, juste le souffle coupé, ça va. Par précaution, le trois-quarts centre d’Aurillac sort du terrain encadré de soigneurs. Mais à la fin de la partie, agitation, pompiers, quelque chose s’est passé. Yorhann  panique et tombe sur la copine de Louis, noyée de larmes. Entre deux sanglots, elle dit que c’est grave. Comment ça ? Un arrêt cardiaque, puis deux autres. Se réveille toujours pas. Le pilier de Rodez débarque dans les vestiaires quand les soigneurs tentent un massage cardiaque sur son ami. Il ne se réveille toujours pas. Les minutes défilent, au moins quarante-cinq. Le temps se suspend au-dessus des vestiaires. Le miracle n’arrive pas. Les médecins déclarent qu’il ne se réveillera plus. Yorhann  le débranche, lui enlève ses électrodes. La police fait alors son apparition dans ce cauchemar. Ils disent d’un ton clinique qu’il faut à présent le laisser, que son corps appartient à la justice. Il s’appelait Louis Fajfrowski et il avait 20 ans.

Fort logiquement, le monde du rugby y va de ses tweets de circonstances et les instances nationales de « plus jamais ça ». Trois mois plus tard, le parquet d’Aurillac conclut à une mort accidentelle. Un événement malheureux dont la faute n’est imputable à personne. Or, l’autopsie fait état d’une « commotion cardiaque létale sur un cœur pathologique ». Version corroborée par un dirigeant du Stade aurillacois : « le gosse avait un suivi médical assez costaud », « des choses ont peut-être échappé aux médecins ». Donc, si un rugbyman de 21 ans qui avait été diagnostiqué par le club comme cardiaque meurt à la suite d’un placage à mi-hauteur, c’est un accident ? Moi j’y comprends rien. Ou je préfère pas. Prions juste pour qu’aucun joueur « au suivi médical costaud » ne foule actuellement les pelouses de nos championnats. Que les choses soient claires : la responsabilité n’est pas celle des rugbymen, ce sont des gladiateurs, pas des footballeuses, et l’arène, leur raison de vivre.

Depuis, Yorhann  a peur. La vraie peur, celle qui vire au bleu. Ça doit être encore pire pour sa copine qui a assisté presque en direct à la mort de Louis. Impossible pour elle d’entendre que tout ira bien quand il charge son sac de sport dans la voiture. Après un tel drame, on apprend à relativiser. « Le plus important pour moi, c’est de rester en vie et de pouvoir jouer avec mes enfants », philosophe-t-il en vieux sage.

Il met du temps à reprendre, pense à tout arrêter. Vivre dans un roman est parfois trop lourd à porter. Mais sans le rugby, jamais il n’aurait rencontré Louis. Alors, il lui fait la promesse de continuer et de se battre. Si le début de saison à Rodez est compliqué, il reprend confiance en cours d’année, soutenu et compris par ses entraîneurs. Il s’accroche et commence enfin à enchaîner les matchs dans l’équipe première. Seulement, le ciel s’acharne. A cause d’une gestion financière catastrophique, le Stade Rodez Aveyron se voit rétrograder en Fédérale 3 avant d’être placé en liquidation judiciaire le 1er juillet dernier. Alors que Yorhann  venait enfin de se lancer, d’avoir sa chance et que son club aux moyens limités avait tout donné sur le pré pour se maintenir en Fédérale 1… A cette période de l’année et au vu de la saison qu’il venait de traverser, il n’aurait jamais pu engager de vraies négociations avec un club professionnel.

Filiation

Donc, Arpajon en Fédérale 2, à côté d’Aurillac où vit toujours sa copine. Là où il retrouvera ses jambes de quinze ans et marchera sur les adversaires. Enchaînera, plaquera. La suite ? En janvier, il ira loucher vers l’échelon supérieur. Fédérale 1 si tout se passe bien. Puis, dans quelques mois, quelques années, pourquoi pas un peu plus haut ? Il n’a que 23 ans, l’avenir est encore à lui.

Sa carrière internationale, elle, continuera son cours. Son jeune frère Andyann pourrait le rejoindre dans cette drôle d’épopée. Sélectionné en bleu chez les jeunes et actuellement espoir à Colomiers après avoir, comme son aîné, été formé au Stade (Toulousain). Troisième ligne reconverti au talon, il patiente encore pour faire son choix. Entre la concurrence au poste de talonneur en équipe de France, la possibilité de jouer aux côtés de son frère et surtout, surtout, la cohérence de ce récit, il choisira le rouge et le vert de Mada. Lors de son premier hymne, il pleurera comme un Argentin, encadré par Yorhann , son frère, son modèle. Les journalistes de l’île se passionneront pour l’histoire incroyable de ces deux frères venus de l’autre hémisphère pour défendre la patrie. Des tirailleurs à l’envers.

Ils auront également les honneurs de nos médias, après tout, ce sont aussi des p’tits gars d’chez nous. Quand les binationaux sont performants dans un domaine, sport, musique, n’importe, chaque pays revendique une part de gloire. A l’inverse…

L’avantage du rugby malgache, c’est que tout reste à faire. Toutefois, sans argent, point de salut. Or, il n’y a d’argent que dans les poches des grandes compagnies internationales qui s’implantent à la sauvage et sucent le sang de cette île rouge. Il suffirait d’un zeste de volonté politique ou de pression populaire pour que ces groupes mettent vraiment la main à la poche. Naming, sponsor maillot, don totalement désintéressé, mais qu’ils redistribuent enfin. Les rugbymen doivent pouvoir s’entraîner dans des conditions dignes afin d’intégrer l’idée qu’ils ont le potentiel pour participer à une coupe du monde. Pas la prochaine, mais celles d’après. Les Malgaches du continent qui connaissent autant les exigences du top niveau que sa part d’ombre guideraient à la perfection la transition de leurs partenaires vers le professionnalisme. Car les mentalités évoluent vis-à-vis de ces Malgaches d’outre-mer puisque les footeux ont décidé eux aussi de faire appel à des binationaux (dont certains au sens très large). D’autres expatriés n’ayant quitté aucune patrie seront découverts dans les années à venir par la Fédération et une émulation naîtra au sein du groupe. Ils s’impliqueront de plus en plus et deviendront logiquement les stars de l’équipe, Makis à part entière.

L’engagement de Yorhann  Ramonjiarivony envers son île ne s’arrêtera pas au sport. Il a constaté le gouffre qui séparait les expatriés des locaux. Pour commencer, l’aspect physique. Les stigmates de la malnutrition infantile s’estompent très difficilement avec le temps, sauf avec une amélioration significative des conditions de vie à l’adolescence. Or, pour beaucoup de Makis, la viande (des morceaux de zébu filandreux) c’est le dimanche après la messe et le reste de la semaine, du riz de mauvaise qualité et quelques légumes bouillis. Dans ces conditions, il serait injuste de leur reprocher de ne pas s’étoffer à la salle pour rivaliser avec les expatriés qui sont, de loin les plus lourds du squad. Pères dès la vingtaine (la capote ? hein quoi ? connais pas), ils reproduisent le schéma de résilience qu’ils ont connu enfant. Tout aussi symptomatique, il arrive fréquemment que les internationaux du championnat domestique s’entraînent un semaine d’affilée avec seulement trois tenues différentes. Heureusement que les expatriés arrivent aux regroupements les valises pleines ! Gouffre physique, économique mais surtout culturel puisque beaucoup sont encore analphabètes. Va signer un contrat avec un tel handicap !

Un jour, bientôt, Yorhann  montera une association pour que plus un seul joueur du Gold TOP 20 ne reste dans l’ignorance. Qu’ils sachent, au moins, lire, écrire, compter. Son projet s’étendra ensuite à tous les licenciés de Tana. Un rêve insensé auquel j’aimerais participer. Si j’obtiens suffisamment de témoignages comme le sien pour en faire un livre, je m’engage à reverser à cette asso 1 euro pour chaque exemplaire acheté. Noté Yorhann ?

L’après carrière, il y pense, surtout qu’il n’a jamais pu mettre de côté. Le Toulousain multipliera ses séjours à Mada voire s’installera un temps avec femme et enfants pour une vie de pacha. Entraîneur, dirigeant, sélectionneur ? Ça aurait de la gueule. S’il reste en France et que le rugby sort de sa vie, il ramènera des cocotiers sur nos pavés en ouvrant un food-truck de spécialités malgaches. La cuisine, sa seconde passion. Yorhann  aux manettes, un pote au service, sinon l’inverse, il offrira à des queues de curieux du ravitoto, de la poitrine de porc mijotée dans des feuilles de manioc, de l’huile, de l’ail et du gingembre ou du romazava, de la viande cuite dans un bouillon d’herbes. Pour s’adapter à la demande, il fusionnera quelques plats avec de la cuisine japonaise, hawaïenne. Entre deux commandes, il aura l’occasion de parler ballon avec les clients. Oui, j’ai joué au rugby. Bien sûr, c’est même le sport national, on a 250 équipes dans la capitale. D’un grand éclat de rire, Yorhann  leur montrera les photos au fond du camion sur lesquelles lui et son frère chantent l’hymne national, le Ry Tanindrazanay malala ô, à plein poumons. L’autre où il fonce tête baissée dans le buffet d’Eben Etzebeth pour ce qui restera le plus beau presque-exploit du rugby malgache. Sans oublier la grande photo où il apparaîtra tout sourire avec Louis, lunettes et casquette. Face au succès, le camion se transformera en restaurant à Toulouse puis à Aurillac et Paris. C’est d’ailleurs dans la franchise parisienne que l’équipe malgache s’arrêtera lors de sa première tournée européenne depuis l’Indépendance. Barbarians, XV de France, Ecosse. Nul ne pourra ignorer qu’au bout de l’Océan Indien, une terre vibre pour le rugby et les exploits de ses Makis.

JS

6 Responses

    • Bonjour, j’ai bien aimé votre article. Le fait que vous avez raconté le parcours rugbystique (lol…, je ne sais pas si ça se dit ou pas) de ce jeune malgache me rend fier de lui (et de son frère), mais surtout de mon pays qu’est Madagascar.
      Yorhann Ramonjiarivony a retrouvé ses racines, il a du respect pour ses parents et grand-parents malgaches à travers sa passion pour le rugby.
      Il est désormais un de nos makis évoluant à l’étranger. J’espère que son petit frère Andyann le rejoinne aussi d’ici peu dans le camp des Makis. A dire vrai, le problème du rugby malgache, c’est au niveau de poids des joueurs et le talent ne suffit plus. Ceci devrait être résolu peu à peu si on veut espérer se qualifier à des grandes compétitions internationales.
      Bref, je me suis intéressé de cet article. En plus, il a été bien ecrit.
      Encore merci à son auteur…

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