La drague

Je me rappelle, c’était il y a quelques mois. L’esprit encore imbibé de notes de funk brésilienne, je rentrais de chez une amie dans le centre de Paris. Saint-Michel ou pas loin. De l’haussmannien, de la pierre de taille sublimée par un éclairage tout en tact, des ponts embrassant les deux rives sous le clapotis de la Seine et des selfies. Pas de doute, la ville lumière avait trouvé son cœur. Si ma mémoire est bonne, minuit approchait à grandes aiguilles et l’automne tirait vers le froid. Tout en marchant, j’essayais tant bien que mal d’allumer la fin de mon joint. Mais mon Zippo me lâchait, l’ingrat. Le lâche. Secoué de bas en haut, même de gauche à droite, il restait sourd au glissement de mon pouce sur sa roulette. Ne me restaient que cinq minutes à pied puis le métro me tendrait sa bouche. Or, Paris était comme ce lundi glacé : triste et dépeuplé. Quelques touristes nord-américaines à la voix de crécelle et un groupe de japonais suivant un parapluie, je devrais trouver ailleurs mon détenteur de briquet. Le métro n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres et j’avais presque perdu tout espoir quand a déboulé une petite blonde emmitouflée dans sa buée. Femme enfant en équilibre sur des talons trop hauts, fine à finir emportée par le vent. Pas vraiment mon style mais y aller en douceur pour ne pas qu’elle s’imagine le contraire. Comment j’allais l’aborder ? « Mademoiselle, auriez-vous du feu s’il vous plaît ? » Non, trop gentleman cambrioleur. « Excuse-moi t’as du feu s’te plaît ? » Un peu trop amical, du genre de question qui amène une invitation à boire un canon. Mais à trop tergiverser, l’inconnue m’avait largement dépassé et le tac-tac de ses talons s’éparpillait dix mètres derrière. Trop tard. J’ai mis mon joint dans un mouchoir puis le mouchoir dans ma poche pour plus tard.

J’ai repassé des dizaines de fois cette scène avec une même question qui se cognait aux bords de ma raison : dans quelle genre de société un homme s’interdit de demander un service à une femme pour ne pas qu’elle pense qu’il la drague ? Une société tiraillée par des forces contradictoires, c’est une certitude. D’un côté de la corde, nos réflexes culturels, transmis de génération en génération et sans heurts jusqu’à très récemment. De l’autre, un mouvement porté par une élite restreinte en nombre mais pas en influence qui cherche à tuer le père. Ecartelé entre ces forces irréconciliables, le citoyen s’y perd mais se doute bien que les modernes l’emporteront sur le temps long. Le souci, si souci il y a, est que le balancier de l’Histoire se charge toujours du poids des erreurs précédentes pour basculer dans l’autre extrême. Pour ce cas précis : faire table rase de l’ancestral rapport homme-femme. Il faut que les genres soient à égalité, complémentaire est un mot si vulgaire. Et si l’égalité penche dans le sens des femmes, c’est mieux encore. Voyez les sites de rencontres, les services exclusivement réservés à la gent féminine. Dans leur élan ils – pardon : « elles.ils » – empruntent des arguments aux fondamentalistes de tout poil de barbe pour cloisonner les genres quitte à abolir le vivre-ensemble. Comment s’étonner puisque chaque concept politique importé des Etats-Unis, comme c’est le cas du féminisme ou encore de l’antiracisme, a pour finalité de cloisonner la société en catégories hermétiques ? Le particularisme au détriment de l’universalisme, le client plutôt que l’électeur. Séparer pour mieux faire régner le marché. Ces féministes cherchaient à chasser les porcs de l’espace public, c’est l’altérité qu’ils égorgent. Dorénavant, il faudra prendre toutes les précautions pour solliciter une femme dans la rue, dans un café, a fortiori si elle est belle et que vous êtes seul.

C’est alors un des plus beaux fleurons de notre ADN qui va disparaître, celui de la drague à la françoise. Pas celle des frotteurs du métro ni la drague lourdingue, le « eh j’te parle, reviens ! », mais la galante. La porte battante tenue avec un sourire d’agent immobilier, le compliment gratuit, offert pour la beauté de l’instant. Nous nous transformons lentement en Allemands, oh n’y voyez pas d’injure frères germains, juste que nous étions si différents. Désolé pour vous Mesdames, tant que le balancier s’élance dans cette direction, les sourires se raréfieront, sauf bien sûr pour les comètes au déhanché affriolant. Elles, seront toujours courtisées par des mignons ravalant leur autocensure pour aller au-devant. Désolé également pour vous Messieurs qui n’aurez plus le choix qu’entre le cercle proche et le clic. Car pour accentuer le processus de dé-latinisation de notre société américanisée, les géants du net arrivent à la rescousse. Plus besoin de charmer puisque tout se mesure, se quantifie bien au chaud derrière l’écran. Les étoiles ne se pêchent plus au fond des yeux, elles se plaquent sur un profil décharné. « Regarde Boris la fille qui m’a liké. Elle a mon âge, vit à seulement cinq kilomètres et comme moi elle aime les balades en forêt et le bowling ! Je lui mets trois étoiles de suite ! » Nous sommes devenus de simples produits de consommation dont nous sommes les consommateurs. Des cannibales au regard éteint.

 

Un retour au siècle passé permet d’éclairer la présente analyse. Mon arrière-grand-mère m’avait raconté dans les tréfonds de mon enfance comment elle avait rencontré mon arrière-grand-père. Paris n’avait pas encore claqué ses portes capitonnées à la gueule des prolos, c’était entre deux guerres, l’époque des Mérovingiens vu d’ici. Nana avait noué ses cheveux blonds en chignon, Pépère, enfilé son costume du dimanche, enfin son costume. Oui, le populo s’endimanchait et sortait aérer sa parure élimée au lieu de s’affaler en survêt le smartphone dans une main, la télécommande dans l’autre. Au Balajo, ça guinchait sec sur la piste de twist, ne m’en voulez pas pour les approximations musicales, il s’agissait peut-être d’accordéon ou de chansonnette. Quel qu’ait été le son, Pépère a dirigé son tarin vers la coquette et n’a pas reporté son courage à demain. « Salut, moi c’est Henri, mais tu peux m’appeler Riton. Je t’invite à la prochaine ? » La réponse, vous la connaissez, la fin aussi il me semble.  

Ma grand-mère a fait de même pour me rapporter sa rencontre avec le grand-père, un peu plus tard dans le siècle, quand le Général à moustache présidait. Elle allait acheter des soutiens-gorge – c’est du moins ce que l’histoire a retenu – aux Grands Boulevards. Un bel homme, banane au vent et cravate bien serrée, s’est approché et lui a demandée s’il pouvait l’accompagner, l’aider à porter ses courses. Pensez-vous ? Qu’il la suive essayer des sous-vêtements ! Non, il allait l’attendre là et ils iraient boire un café quand elle en aurait terminé. Le loubard domestiqué a sagement attendu et la belle est revenue. Ils ont pris ce café, un crème pour Monsieur, un déca pour Madame. Simple comme un coup de foudre. Une autre antiquité bonne pour les encombrants.

La rencontre de mes parents doit aussi à la drague, une histoire de famille apparemment. Enfin, ça, c’est ma mère qui l’assure. Au travail, un drôle de gars tournait autour de ses heures de bureau. Elle le trouvait beau, curieux. Après plusieurs escarmouches, le père a piégé sa proie et lui a proposé un musée, c’est qu’il avait tâté le terrain le gros malin ! Elle a rougi, dit pourquoi pas. Il est venu à l’heure au rendez-vous, bien rafraîchi sur les côtés, elle avec une demi-heure de retard, une belle ne doit-elle pas se faire désirer ? Il lui a tendu le bras sous les totems pacifiques du Quai Branly, l’a écoutée, il était doux, prévenant. Déjà à l’ancienne. Elle lui a parlé de son pays, celui des aigles et des plages d’azur et à la fin du rencard il savait tout de sa vie. Elle l’a fait lanterner, histoire de, peut-être par amour du marivaudage, elle qui aime tant l’odeur des vieux ouvrages.

Pour revenir à cette nuit d’automne, que ce serait-il passé si je n’avais pas été atteint par ce complexe de mâle déboussolé ? Je lui aurais demandé du feu, peu importe les termes exacts puisque je n’avais rien à me reprocher et non plus à m’excuser pour tous les oppresseurs de la création. Peut-être qu’elle aurait été surprise, mais agréablement. Ça faisait si longtemps qu’un mec ne l’avait abordée. Du feu, oui, bien sûr. Quoi, tu fumes un joint face à Notre Dame ? Ouais, tu sais, Notre Dame ou une autre… Un rire se serait échappé de sa grosse écharpe moutarde. Un sourire large, avec des dents du bonheur pour croquer dans la brume. Peut-être qu’elle serait repartie avec un zeste de regret ou qu’elle aurait pressé le pas, indifférente. Peut-être que j’aurais oublié jusqu’à cette introspection avant que nous nous retrouvions quelques années plus tard via un site de rencontres avec la certitude de s’être croisés quelque part. En définitive, qu’est-ce que ça aurait changé que notre histoire ait démarré à un coin de rue ou sur un écran tactile ?

Tout. Rien.

 

Jérémie Schwartz, le 10 février 2019

 

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